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L'écrivain Jean-Paul Dubois, lauréat du prix Goncourt 2019, avec son roman "Tous les hommes n'habitent pas le monde de la même façon" à la fenêtre du restaurant Drouant après l'annonce du prix.

Jean-Paul Dubois, prix Goncourt 2019 : "J'écris des livres pour me libérer, être propriétaire de mon temps"

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Le fil culture |Ce lundi, l'Académie du Goncourt a sacré l'écrivain Jean-Paul Dubois pour son roman "Tous les hommes n'habitent pas le monde de la même façon". Les Matins vous proposent un entretien exceptionnel avec le lauréat du Prix Goncourt 2019.

L'écrivain Jean-Paul Dubois, lauréat du prix Goncourt 2019, avec son roman "Tous les hommes n'habitent pas le monde de la même façon" à la fenêtre du restaurant Drouant après l'annonce du prix.
L'écrivain Jean-Paul Dubois, lauréat du prix Goncourt 2019, avec son roman "Tous les hommes n'habitent pas le monde de la même façon" à la fenêtre du restaurant Drouant après l'annonce du prix. Crédits : ALAIN JOCARD - AFP

« Quand Patrick apprit la raison de mon enfermement, il s’intéressa à mon histoire avec la bienveillance d’un compagnon du Devoir prenant connaissance des premières tentatives maladroites de son apprenti. Lorsque j’eus terminé mon modeste récit, il se gratta le lobe de l’oreille droite dévoré par un eczéma rougeoyant. “À te voir, je croyais pas que t’étais capable d’un truc pareil. T’as bien fait. C’est sûr et certain. Moi, je l’aurais tué.” » Jean-Paul Dubois, extrait de Tous les hommes n'habitent pas le monde de la même façon

Auteur d'une vingtaine de romans, dont Une vie française récompensé par le prix Femina en 2004, Jean-Paul Dubois revient cette année avec Tous les hommes ne vivent pas de la même façon, aux éditions L’Olivier. Un récit qui met en scène des hommes de bonne volonté qui finissent par tout perdre et oppose le caractère ordinaire d’un antihéros et la cruauté du monde moderne. L'écrivain, tout juste couronné du prix Goncourt 2019, est notre invité de 7h40 à 8h.

Votre roman aux éditions de l'Olivier a donc obtenu le prix Goncourt. C'est une forme d'aboutissement pour le romancier que vous êtes ?

C'est un cadeau fait par un jury qui a bien voulu choisir ce livre. Mais il n'y a pas d'aboutissement. La vie n'est jamais un aboutissement, le seul aboutissement que je connaisse à la vie est malheureusement très triste. Ça, c'est une étape, c'est un moment. C'est un moment beaucoup plus heureux que d'autres, mais ça continue. La vie continue de la même façon, j'espère. 

J'ai lu que vous aviez décidé de devenir romancier pour être libre. Jean-Paul Dubois, est-ce vrai ?

J'ai fait le décompte de ce que prenaient comme temps les métiers en général dans une vie. Si on additionne le sommeil, le temps de transport, le temps de travail, le retour, les choses obligatoires à faire dans une vie, je me suis aperçu qu'on ne me laissait à peu près même pas le quart d'une journée. Pour moi, c'était dérisoire. Même pas le quart d'une journée, le cinquième d'une journée. Et je me suis dit gamin, "c'est pas possible". L'imminence existe. La mort peut arriver à chaque instant. Le jeu s'arrêtait, donc je vais calculer quels sont les métiers les moins voraces. 

Il y avait le journalisme dans tout ce que j'ai essayé. Le journalisme est un métier relativement cool, qui laisse pas mal de temps libre si on sait se débrouiller. Et après, je me suis dit qu'est-ce qu'il y a de plus cool que le journalisme ? 

Il y a les livres et je me suis dit voilà, ça, c'est un métier parfait. Je sais le faire parce qu'il n'y a pas de diplôme requis. C'est un travail qui s'apprend comme ça et je me suis mis à faire des livres en ayant toujours l'idée d'acheter mon temps, de racheter mon temps, que personne d'autre en soit propriétaire que moi. Non qu'il soit précieux, mais j'entends le gaspiller à ma façon, comme j'avais envie de le faire. Je me suis mis à écrire des livres, qui est une activité plutôt sympathique et qui, surtout après, vous libère une vie pour faire tout un tas de choses qui valent la peine.

Dans votre roman, "Tous les hommes n'habitent pas le monde de la même façon",  Paul Hansen, le personnage principal, est en prison, une cellule qu'il partage avec un Hells Angels. Votre liberté a été d'essayer d'envisager ce que cela faisait d'être justement emprisonné deux ans pour une raison qu'on ne comprend pas immédiatement et que l'on découvre uniquement à la fin de votre roman ?

Je vais peser les bêtises que je vais dire. Dans le cas du narrateur, le fait d'être en prison est une forme de liberté incroyable. Dans la prison, vous avez le temps de réfléchir à tout un tas de choses. Je dis bien dans le cas du narrateur, je ne parle pas de toute la misère qu'il peut y avoir dans les prisons. 

Là, c'est presque un cas de luxe, parce que c'est quand même un type que rien ne prédestinait à la prison. Donc, ces deux années vont lui permettre de reconsidérer le monde, de reconsidérer sa vie et de reconsidérer ses souvenirs, de vivre avec ses morts, de vivre ce passé, de comprendre tout un tas de choses. 

La prison est une forme d'évasion de la véritable vie dans mon idée. Souvent quand ça ne va pas, je me dis "putain, si j'étais en taule ou si j'étais dans un hôpital psychiatrique, je remettrais tout d'équerre". J'ai l'impression que pour un temps, bien sûr, et sans faire le malin, c'est un moment où les idées doivent se remettre en place. 

Dans votre roman, le Hells Angels est-il un compagnon de cellule qui est, d'après vous, enviable ?

Pour moi, oui, mais je ne le recommanderais pas à n'importe qui. C'est un type qui a une vision du monde extrêmement simple, qui tourne autour d'éléments symboliques comme la moto. Il est atteint de phobie capillaire. Il s'évanouit quand on lui coupe les cheveux. C'est un mélange de contraires. C'est un type brutal, rustre et à la fois qui s'habille endimanché quand sa mère vient lui rendre visite. C'est quelqu'un d'éminemment touchant. Moi, deux ans avec lui, je signe.  

Votre personnage principal Paul Hansen est superintendant d'un grand immeuble d'habitations avec piscine. C'est un homme bon qui va être un jour confronté à un administrateur extrêmement cynique qui va lui rendre la vie impossible.

Il n'est pas vraiment cynique, c'est un administrateur du monde moderne qui rationalise et qui n'a rien à foutre de l'histoire. Il n'y a rien à faire des sentiments qui peuvent se créer à l'intérieur de l'immeuble. Les relations humaines tissées sur le temps, sur la longueur. C'est un cost killer. C'est une espèce qui n'émerge pas d'un capitalisme forcené, mais d'un capitalisme tout court. À un moment donné, le capitalisme va vouloir rationaliser les coûts. C'est dans son essence, c'est dans sa nature. Donc, il y a un salopard qui arrive et qui va couper des têtes, couper des vies, couper des habitudes, couper des relations humaines parce que ça ne sert à rien et que ça coûte cher et que dans un immeuble, finalement, on n'a pas besoin de ça. Et tout va basculer. C'est la fin d'un monde qui va basculer et la naissance d'un autre qui va dérégler tous les liens sociaux qu'il y avait à l'intérieur de ce petit immeuble de 68 appartements.

Obsédé du détail, cet administrateur va tout mettre par terre, mais sans le vouloir.

Il faut savoir que les administrateurs de ce genre d'immeuble en Amérique du Nord ont l'interdiction de se baigner dans leur propre piscine alors que c'est leur eau. C'est une eau commune, c'est une eau qui appartient à l'immeuble, mais tout l'immeuble a le droit de se baigner. Sauf eux. C'est une forme de mépris qui est assez phénoménale. Et lui va accepter pendant longtemps cette règle absurde, cette règle capitaliste de domination. Et puis un jour, tout ça va basculer. Tout ça va basculer pour des petits détails. C'est une connerie. Le type va dire un mot de trop, va faire un mot de trop et va prononcer un mot de trop. Quand vous écrivez comme ça, que vous arrivez à ce passage là, c'est absolument extraordinaire. Et quand il nage et qu'il revient dans sa piscine devant le nouvel administrateur, c'est un bonheur. Non seulement je l'ai écrit, mais en plus je l'ai filmé en même temps mentalement. J'y aurais passé des heures sur ce passage. C'est un plaisir, un plaisir de gosse aussi.  

Il y a l'humanité de cet homme qui se baigne dans son eau. Et puis, son chien passe dans le pédiluve. Et l'administrateur le lui reproche violemment.

Plus que le geste, c'est le ton. Ce sont des choses qui ne sont pas acceptables. C'est une forme d'inhumanité sociale qu'on vit tous les jours, mais qui n'est pas acceptable. Il y a des règles, des règles violentes, absurdes, méprisantes où des gens qui font des trucs formidables se voient exclus de leur propre monde. Cette façon de se révolter, c'est infiniment sain et normal. 

C'est un roman sur le pétage de plombs ?

Non, ce n'est pas un pétage de plombs. À un moment donné, il y a un truc qui vous ulcère et vous vous grattez. C'est une réaction salutaire.

Cette critique de la rationalisation des êtres et des vies confère une dimension politique au roman ?

Toutes les histoires que j'ai faites ont très modestement une position politique. Comme Godard, on choisit son point de vue. Dans l'histoire que je raconte, le narrateur est toujours le type qui n'a pas de pouvoir, qui n'en veut pas, mais qui ne supporte pas que les autres en aient sur lui. Je me place toujours du côté des gens qui subissent quelque chose. Le problème est de savoir comment en sortir. Quelles méthodes on va utiliser pour en sortir et jusqu'où on va aller. Je me place toujours de ce point de vue là. Alors là, oui, c'est politique et je choisis mon camp. Les films de Ken Loach par exemple, sont des films qui sont formidables et qui sont politiques. Ken Loach choisit son camp.

Le personnage de l'administrateur de votre roman ne serait pas un personnage fictif. Est-ce vrai ?

Je l'ai rencontré à Montréal. C'est l'administrateur qui a sauvé la vie de ma belle mère qui était malade à l'époque, et qui allait dans les rues le soir à 22 heures, 23 heures, par des températures de moins 30 degrés et qui la ramenait chez elle dans son appartement. Ce monsieur, je lui ai demandé l'autorisation de m'inspirer des moments de sa vie. Vous ne pouvez pas savoir le plaisir que ça lui a fait. Tout ce qui a trait à l'aide à la communauté d'aide dans l'immeuble, c'est un truc qu'il fait, qu'il est. Tout est vrai. 

Vous traitez longuement de la prison également, la manière dont elle les digère les hommes.

Je suis allé dans des prisons nord américaines, c'est monstrueux. Les prisons françaises ne valent pas mieux. Physiquement, vous sentez qu'il y a un truc qui ne va pas. Ce n''est même pas l'enfermement. C'est plus que ça. Je me souviens, j'étais allé dans la prison d'État de Saint Quentin, dans le nord de la Californie. Je ne sais pas comment vous dire. Je ne veux pas que vous l'interprétiez mal, mais je ressens la même chose quand je vais dans un centre de SPA où vous attendent tous ces chiens - je ne fais aucune comparaison entre les hommes et les chiens - mais vous sentez qu'il y a du malheur là-dedans. Une souffrance est palpable. Il y a l'odeur, il y a le bruit, il y a la tension. On ne peut pas vivre comme ça. J'ai essayé que ces deux hommes à l'intérieur de ce truc infect arrivent à recréer, à se fabriquer un petit monde à eux, où l'on coupe les cheveux à l'autre, ou l'un défèque devant lui parce qu'on ne peut pas faire autrement mais malgré tout ils tentent de faire ça de façon humaine. Vous imaginez, aussi impossible que ça puisse paraître, on va chier l'un devant l'autre tous les jours pendant deux ans. C'est impensable. Eh ben voilà, mes deux personnages sont arrivés à créer suffisamment d'humanité pour fabriquer une tolérance, pour accepter des moments comme ça, pour que leur vie devienne possible. À la fin, au bout de deux ans, il y a de l'affection qui s'est tissée entre ces deux hommes et celui qui reste est presque beaucoup plus ému que celui qui part.

Les morts occupent une place extrêmement importante dans ce roman. Au point parfois d'effacer la présence des vivants.

Comme dans la vie. Moi, je vis avec, je vis avec beaucoup de morts parce que j'ai besoin d'eux. Les morts que je porte en moi, avec lesquels je vis, ils me sont indispensables. Ils m'ont fabriqué, ils me fabriquent encore. Mes parents m'accompagnent, les gens que j'ai aimés, qui sont morts sont là. Ils sont dans les livres. Je les remercie au début des livres. 

Quand je suis arrivé chez les Goncourt, la première chose que j'ai faite, c'est de parler de deux personnes qui sont mortes cette année, et que j'aime.  

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