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Deux mains enlacées

L’amour est-il l’opium du peuple ?

43 min
À retrouver dans l'émission

Aujourd'hui, jour de la Saint Valentin, nous recevons Eva Illouz, sociologue spécialiste des émotions, pour comprendre les soubassements sociaux du sentiment amoureux.

Deux mains enlacées
Deux mains enlacées Crédits : Westend61 - Getty

C’est la St Valentin ! Peut-être êtes-vous comme Paco, 20 ans, qui explique au Parisien qu’il offrira des roses blanches à sa copine cette année parce que dit-il « il convient de montrer tous les jours qu’on tient à l’être aimé ». Ou alors vous imiterez Sébastien, 29 ans, qui a décidé « d’offrir un petit séjour en Normandie à sa compagne », à moins que vous ne soyez plutôt comme Xavier, 36 ans, pour qui l’important c’est « de se retrouver à deux et de passer du temps ensemble ». Bref peut-être céderez-vous comme tout le monde aux codes modernes du romantisme et au passage obligé par la case restaurant-bougies-chocolats. Mais comment et par qui ces codes amoureux ont-ils été définis en premier lieu, et au service de quoi ? Il se pourrait en effet que nos émotions, même les plus pures, ne nous appartiennent pas autant que nous voudrions le croire. 

Pour en discuter aujourd’hui dans Les Matins de France Culture, Guillaume Erner reçoit Eva Illouz 

Eva Illouz : 

Le capitalisme a produit à partir des années 20 des marchandises émotionnelles. 

La vocation de la sociologie est de montrer que ce qui semble privé a un caractère beaucoup plus collectif. Au moins une partie de notre expérience personnelle a un caractère collectif. 

Jusqu'au début du 20e siècle, les hommes et les femmes approchent le marché du mariage de façon plus ou moins égale. C'est étonnant car les femmes ont un statut juridique amoindri. Mais en ce qui concerne le mariage, le rapport de force est symétrique. A partir des années 60, il y a une dérégulation de la sexualité. La sexualité des femmes est devenue libre et accessible à tous les hommes sans contrepartie d'argent ni de mariage. Les femmes ont vécu ça comme une libération, mais les hommes ont continué d'avoir la main mise sur toutes les autres structures sociales, ce qui a créé des inégalités sur le marché sexuel. 

Je me suis intéressée à l'émergence de la catégorie culturelle qui est "la peur de l'engagement", qui au 19e siècle est surtout le problème de le la femme, qui se fait prier et qui doute de savoir si elle veut se marier ou pas. Cette situation se renverse au 20e siècle, c'est l'homme qui se fait prier. 

On pense que le désir est universel et inchangé, mais il est aussi influencé par un environnement culturel et économique. Le désir masculin, face à un grand nombre de choix et au fait que l'économie capitaliste lui permet de subvenir à ses besoins économiques sans l'intermédiaire du mariage, fait que son désir devient plus mou. 

Les sites de rencontre permettent de se comporter en consommateur, on peut voir comme si on était à une table de buffet, tous les choix possibles dans un temps donné. Le sujet romantique ressemble de plus en plus au sujet économique et au sujet néolibéral. 

Plus on a de choix et moins on choisit, car on devient confus, on a trop d'informations. On n'arrive plus à savoir comment évaluer les différences. C'est la même chose en ce qui concerne les choix romantiques. 

La fascination vient de ce que le bonheur était sensé être une idée révolutionnaire qui donnait du pouvoir à l'individu contre les institutions. Cette idée s'est de plus en plus inscrite dans les politiques. La psychologie positive à partir des an 90 a essayé de changer les politiques gouvernementales et on voit l'émergence d'indexes du bonheur. Certains pays comme l'Arabie saoudite ont un fort taux de bonheur. Ces indexes du bonheur commencent à se substituer à d'autres manières d'évaluer les performances politiques des pays. 

La quête du bonheur est avec nous depuis la Grèce ancienne. L'un des effets pervers de la nouvelle quête de bonheur est de blâmer les classes laborieuses de leurs échecs. On les accuse de ne pas s'occuper suffisamment de leur psychisme. Les classes laborieuses qui n'arriveraient pas à s'intégrer, à être contents dans une entreprise, on les tient pour responsables. Ce n'est plus la société, l'Etat et le système qui produisent de la souffrance, ce sont les individus eux-mêmes qui produisent leur propre souffrance, ils sont responsables. 

La célébration de l'amour, c'est aussi la célébration de la culture individuelle. Il s'agit d'être tout seul pour trouver quelqu'un on va s'affronter aux complexités de la vie moderne. Le couple revêt une importance sociologique capitale, c'est une structure sociale de soutien pour l'individus. 

Dans notre culture, l'idéal de couple qui dure jusqu'à 90 ans, est devenu quasiment impossible car nous avons d'autres idéaux : l'autonomie, la variété, l'accumulation d'expérience. 

On a fait le choix collectif de la liberté sexuelle, ce qui est un choix très important, mais cela ne nous rend pas plus heureux, et pas plus susceptibles d'aimer et d'aimer longtemps. 

Ce qui m'intéresse en tant que sociologue c'est de comprendre les effets pervers de valeurs que l'on a choisies. 

Le désamour est devenu une condition intrinsèque des hommes et des femmes : c'est le fait de ne pas pouvoir entrer dans une relation (la relation ne commence pas), et c'est aussi la raison pour laquelle tellement de relations finissent dans le désamour (après une relation stable). Dans les deux cas, les forces collectives et culturelles sont similaires : l'importance du corps et de la sexualité. 

Les émotions sont vendues comme des marchandises. Par exemple, au 20e siècle, le disque amène la musique à la maison. Edison crée une classification de musiques à des fins émotionnelles. C'est un exemple de marchandise émotionnelle qui se greffe sur une autre marchandise. 

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