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Un homme inspecte les dégâts causés par la double explosion au port de Beyrouth, survenue mardi 4 août

Beyrouth, année zéro

33 min
À retrouver dans l'émission

"La catastrophe de trop". C'est l'expression répétée par de nombreux Libanais, après la double explosion survenue à Beyrouth, mardi 4 août, faisant plus de 110 morts et 4000 blessés selon un bilan provisoire. Le pays, frappé de plein fouet par la crise sanitaire et économique, semble exsangue.

Un homme inspecte les dégâts causés par la double explosion au port de Beyrouth, survenue mardi 4 août
Un homme inspecte les dégâts causés par la double explosion au port de Beyrouth, survenue mardi 4 août Crédits : Anwar Amro - AFP

Le 9 juillet 2020 sur France Culture, le chercheur Joseph Bahout avertissait sur son pays, le Liban : "Je crois qu'il est en train de dériver vers une bombe. Vers un long tunnel noir dont personne ne voit la sortie". Car avant que cette crainte se voit confirmée par la tragédie du mardi 4 août, lorsqu'une explosion de produits chimiques dans le port de Beyrouth (la 3ème plus grosse explosion jamais enregistrée au sein d'une ville, après Hiroshima et Nagasaki) a dévasté la capitale libanaise, elle était ancrée dans la réalité d'un pays engouffré dans la crise la plus profonde de son histoire. Les photos de frigos vides défilaient déjà sur les réseaux sociaux des Libanais, tous milieux sociaux confondus, les coupures d'électricité n'étaient que plus longues et récurrentes, l'inflation était définitivement hors de contrôle (la monnaie libanaise, en moins d'un an, a perdu 80% de sa valeur), plus de la moitié de la population vivait sous le seuil de pauvreté, et le nouveau gouvernement formé en janvier suite aux manifestations de la "révolution d'octobre" n'a fait que maintenir un statu quo de corruption et d'inefficacité. 

C'est donc sur une crise économique, sociale et politique qu'est survenue l'explosion du 4 août, qui a fait au moins 113 morts et 5000 blessés, et qui a laissé au moins 300 000 personnes sans domicile. Tous les quartiers de Beyrouth ont été affectés. Les plus proches du lieu de l'explosion, qui étaient aussi les plus touristiques de la ville, sont aujourd'hui balayés. Alors que le gouvernement libanais ne s'est toujours pas exprimé sur les causes probables du drame, au petit matin du 6 août, des milliers de Libanais sont descendus dans leur ville vidée pour, débris après débris, la réparer. "Une tragédie comme seul le Liban sait en produire", disait sur notre émission du mercredi 5 août 2020 la rédactrice en chef du Commerce du Levant, Sahar Al Attar.

"Si vous avez compris quelque chose au Liban, c'est qu'on vous l'a mal expliqué"

Cette phrase que l'on répète aux étrangers venus visiter le Liban dès leur arrivée, nous la devons à Henry Laurens, titulaire de la chaire d'histoire contemporaine du Moyen-Orient au Collège de France. Cet historien et ex-directeur du Centre d'études et de recherches sur le Moyen-Orient (devenu l'IFPO) a visité le Liban pour la première en 1977, en pleine guerre civile. Un passé violent et douloureux qui est revenu à l'esprit de nombreux Libanais depuis l'explosion. 

Beyrouth a déjà connu des semaines, des mois de bombardements. Mais là, le choc a été brutal : la majeure partie de l'agglomération a été touchée d'un seul coup. Ça n'a jamais été d'une telle ampleur pendant la guerre. Henry Laurens

Le mythe de la résilience libanaise

Beyrouth, maintes fois détruites, maintes fois reconstruites, par les mains résilientes, infatigables et solidaires du peuple libanais ? Ce discours mythifié, les Libanais n'en peuvent plus, n'en veulent plus. Car les ramener sans cesse, quelle que soit la crise ou la tragédie qui les affecte, à cette idée qu'ils peuvent se relever de tout, c'est rendre acceptable leur sort. C'est rendre acceptable l'idée de vies humaines étriquées et balançant entre la résistance et la survie.

Ce mythe vient de certaines images qui circulaient pendant la guerre, où l'on voyait des Libanais jouer au tennis alors qu'à quelques kilomètres seulement sévissaient des bombardements. Il y a eu durant la guerre civile un accommodement avec la réalité qui a permis aux gens de continuer à vivre. Mais c'est oublier que pendant cette période, énormément de Libanais se sont exilés et que depuis, la consommation de neuroleptiques est très élevée dans le pays. Cette résilience doit être considérée comme limitée. Aujourd'hui, les Libanais sont totalement épuisés. Ce sont leurs espoirs de vie qui sont en cause. Henry Laurens

"Ne sous-estimez pas la détermination du peuple libanais"

Si Henry Laurens dépeint ce qu'a pu être Beyrouth à travers l'histoire comme un "état d'esprit", c'est Karim Bitar, directeur de recherche à l'IRIS et de l'Institut de sciences politiques à l'Université Saint-Joseph de Beyrouth, qui peut nous décrire ce qu'il en reste aujourd'hui, directement depuis Beyrouth. 

Au printemps, les Libanais étaient plongés dans une dépression collective. Mais on est passé maintenant à la colère. Une colère qui a été décuplée depuis la révolution d'octobre dernier. Aujourd'hui, le sentiment d'humiliation est à son comble. Les Libanais sont plus que jamais déterminés à mettre à bas à cette caste politique qui a fait faillir le pays, dans un Etat où le degré d'incurie et d'incompétence et de corruption ont atteint des sommets que personne ne pouvait imaginer. Karim Bitar

Chroniques

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Journal de 8 h

Beyrouth, 38 heures après les explosions dans le port. L'heure est à la recherche d'éventuels survivants
8H30
8 min

Le Journal de la culture

Le coup de fil culture: Zeina Arida.
Intervenants
  • professeur de Sciences politiques de l’Université Saint-Joseph de Beyrouth (USJ, Liban) , spécialiste du Proche et Moyen-Orient.
  • Professeur au Collège de France, titulaire de la chaire d'Histoire contemporaine du monde arabe.

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