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L’arc de triomphe du Carrousel à Paris célèbre la victoire de la Grande Armée de Napoléon Bonaparte à Austerlitz.

Commémorer Napoléon : gouverner par la mémoire ? Avec Patrice Gueniffey

43 min
À retrouver dans l'émission

Le sujet des politiques de la mémoire se réimpose au sommet de l'État et dans la société à l'occasion du bicentenaire de la mort de Napoléon, le 5 mai prochain.

L’arc de triomphe du Carrousel à Paris célèbre la victoire de la Grande Armée de Napoléon Bonaparte à Austerlitz.
L’arc de triomphe du Carrousel à Paris célèbre la victoire de la Grande Armée de Napoléon Bonaparte à Austerlitz. Crédits : Daniel.Candal - Getty

« L’imagination gouverne le monde ». On prête souvent ces mots à Napoléon Bonaparte. Et justement, à l’approche du bicentenaire de sa mort, peut-on envisager que nous soyons toujours un peu gouvernés par un imaginaire napoléonien ?

La question se pose à l’approche de la commémoration du bicentenaire de la mort de Napoléon. Aucun personnage de notre histoire n’est si souvent utilisé, de biographies politiques en jeux-vidéos. En période de crise, son image s’impose avec d’autant plus de facilités qu’il sût, lui, profiter des convulsions de son époque.  

Mais la mémoire de Napoléon, qui mit fin à la liberté de la presse et rétablit l’esclavage entre autres faits, divise aussi beaucoup alors que la société civile est occupée à débattre de divers enjeux mémoriels. Pour certains, si l’imaginaire napoléonien se porte toujours si bien, c’est aussi en l’absence d’une concurrence plus libérale. 

Deux cents après sa mort, on peut soumettre une hypothèse : au-delà des institutions léguées à la France, c’est la propre destinée de Napoléon, à travers et les débats passionnés qu’elle entraîne, qui nous est utile pour comprendre nos préoccupations politiques et sociales. 

Napoléon, force de l'histoire

Notre regard sur Napoléon n’a jamais cessé de changer depuis sa mort, comme notre regard sur l’histoire en général. L’histoire avec ses faits est une chose, la mémoire en est une autre. Ce qui pouvait offusquer ou enthousiasmer en 1830 n’est pas exactement ce qui aujourd’hui nous offusque ou nous enthousiaste. La mémoire de Napoléon a subi des métamorphoses, comme de son vivant car il a beaucoup changé en tant que personnage aux yeux de la population.

Il apparaît d’abord comme un homme de gauche, celui qui a permis d’inscrire les conquêtes de la révolution dans le marbre de la loi, puis il bascule à droite à cause du 18 brumaire et des restrictions sur la liberté de la presse. Il y a le Napoléon conquérant, la gloire militaire, il ya le bâtisseur de l’Etat et c’est ce qu’il reste en France : l’homme qui a donné des institutions administratives stables. 

Le premier transclasse

Il y a en Napoléon quelque chose qui touche à la démocratie et qui touche l’universel. Tout le monde est passionné par l’idée qu’à partir de rien, en venant de très bas dans la société, on peut aller très haut à force de volonté, d’intelligence et de détermination. Napoléon est le premier des transclasses : jamais vraiment accepté dans le monde dans lequel il s’est intégré, toujours considéré comme un parvenu. 

Il le vivait par l’indifférence, c’était un homme dépourvu d’empathie, de ressentiment, de jalousie. Il avait un tel mépris pour ses contemporains qu’il n’était jamais déçu. Il a choisi la révolution car elle était dans le sens de l’histoire, irréversible, il a compris qu’elle avait beaucoup à lui offrir mais il n’était ni républicain, ni royaliste, la fraternité ne lui disait rien. Il est sans doute l’un des derniers grands aventuriers dans le domaine politique. 

Jeune, il avait des idées sur tout, un art de la politique et un art de l’efficacité dont on aimerait que d’autres s’inspirent sans aller aussi loin que Napoléon, mais parfois une société en a besoin lorsqu’elle est bloquée. […] La jeunesse surprend en France, on l’a vu avec Macron mais le risque de la jeunesse n’est pas plus risquée que la vieillesse, regardez Trump. En 1940 c’est De Gaulle qui est le jeune, même s’il a 50 ans. Face à Pétain, il est encore jeune. 

Une figure patriarcale

Il était sans doute l’un des plus grands guerriers de son temps, il avait un coup d’oeil extraordinaire, là-dessus il était génial. Comme il avait le culte de l’énergie et de la vitesse ses adversaires ont mis 20 ans pour comprendre ce qui leur arrivait. Il ne ménageait pas le sang de ses hommes et n’était pas compatissant. C’était un homme dure mais qui savait entrainer ses hommes car il leur promettait l’impossible. Il portait les gens au delà de l’adversité. Il stimule et entraine au delà de soi même. 

L’histoire de la France que nous commémorons n’est plus l’histoire des Français. En France l’histoire a toujours été un champs de bataille. On est un pays qui a une histoire qui divise et Napoléon divise car il revient contre les valeurs dévirilistes et pacifistes d’aujourd’hui. 

L'héritage de Napoléon sur la politique gouvernementale

Le bonapartisme peut être tantôt de gauche, tantôt de droite puisque sa seule légitimité est d’être au dessus des passions et des partis politiques. Le gaullisme se présente aussi comme ça et le macronisme en est un avatar tardif. Le bonapartisme est plutôt du côté de l’autorité que de la liberté, il est antiparlementaire, peu libéral. Ce qui explique la récurrence du phénomène dans un pays qui n’a jamais accepté les libertés à l’anglo-saxonne, le parlement a toujours suscité la méfiance, le mépris et l’hostilité. C’est une passion française profonde. Mon interprétation est qu’on a jamais fait le deuil de la monarchie et qu’on la recherche à travers des figures comme Clémenceau ou De Gaulle à partir de 1958.

Ce qui caractérise Bonaparte est à la fois un jugement ferme qui ne varie pas et une exécution de ses volontés qui ne faiblit pas. En cela il est l’opposé de Macron qui manque ce qui faisait le mérite de Napoléon : son caractère dangereux, son courage et sa force de déterminisme. Il manque d’une capacité de trancher et de garder le cap qu’il a choisi, que ce dernier soit le bon ou pas. 

La politique consiste à choisir. Gouverner consiste à trancher et à se garder en ligne, sans flancher à la moindre contestation. C’est sans doute ce qui manque aujourd’hui car nous ne sommes pas dans une situation tragique. Ce qui nous manque aujourd’hui c’est la décision et je pense que c’est parce que nous sommes dans une situation sympathique : la France est protégée par l’Europe et nous sommes sortis de l’histoire. 

Pendant longtemps on à dissocier la moral à la politique. C’est très récent de les associer. Moral et politique ne font pas bon ménage. […] L’histoire vieillit et les passions s’éteignent avec les gens qui les ont connues. C’est le mouvement même des sociétés que leur histoire cesse de faire polémique. […] Je ne pense pas que l’histoire doit être re-visitée par le prisme de nos valeurs.

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