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En France, une personne sur dix affirme avoir été victime d’inceste.

Des origines de l’inceste à la libération de la parole avec Fabienne Giuliani et Rodolphe Costantino

44 min
À retrouver dans l'émission

Deux ans après MeToo, la parole des victimes de violences sexuelles continue de se libérer. Ces derniers jours, l’occasion a été donnée de reparler d’un grand tabou : l’inceste.

En France, une personne sur dix affirme avoir été victime d’inceste.
En France, une personne sur dix affirme avoir été victime d’inceste. Crédits : RAUL ARBOLEDA / STAFF - AFP

Dans un livre paru hier aux éditions du Seuil, Camille Kouchner accuse son beau-père, le politologue Olivier Duhamel, d’avoir abusé de son frère jumeau alors âgé de 13 ans. Cette histoire met en lumière les mécanismes de l’inceste, sujet tabou mais dont la réalité touche l’ensemble des couches de la société en France.

Prise en étaux entre des enjeux familiaux et sociétaux, la parole des victimes peut-elle être entendue ? Notre politique pénale est-elle adaptée aux situations qu’elles rencontrent ?

Pour répondre à ces questions, nous recevons Fabienne Giuliani, historienne, spécialiste de l’inceste rattachée à l’agence nationale de recherche Dervi et autrice de Les liaisons interdites, histoire de l’inceste au XIXe siècle (pub. de la Sorbonne), ainsi que Rodolphe Costantino, avocat au Barreau de Paris, spécialiste des maltraitances sur enfants. 

"La dernière définition [de l'inceste] date de 2018. Il est rentré dans le Code pénal en 2010. Ça a été très compliqué pour les parlementaires de définir ce que c'était, une notion qui est à la croisée des chemins de plusieurs disciplines. Mais on a fini par trouver une définition en désignant les auteurs. La qualité des auteurs, c'est-à-dire ascendants, oncles, tantes, frères, sœurs, nièces, neveux. On a perdu cousins, cousines en chemin qui, à un moment donné, avaient été un concubin ou conjoint de ces derniers. Voilà la définition qu'en donne le code, (...) à savoir que l'inceste n'est en soi ni un délit ni un crime, qu'il vient habiller le crime de viol ou il vient habiller le délit d'agression sexuelle qui était préexistant. Et le code ne réserve à la situation incestueuse, qu'elle soit soit autour du viol, soit autour de l'agression sexuelle, aucun sort en particulier, ni quant à la prescription, ni quant à la peine, puisque les infractions sont des infractions commises soit par ascendant, dit le texte, ou par personne ayant autorité, c'est-à-dire que vous soyez la nourrice, par exemple, ou que vous soyez finalement le père." (Rodolphe Costantino)

"L'inceste est un crime qui existait sous L'Ancien Régime avant la Révolution française et un crime, comme vous dites, qui avait une définition très différente. Ce qui était appelé inceste sous l'Ancien Régime, c'était toute relation sexuelle entretenue au sein d'une parenté très, très large, y compris la parenté spirituelle. Un prêtre avec sa pénitente, un confesseur avec sa pénitente, pouvait être accusé d'inceste spirituel. Donc, cela concernait autant des adultes consentants qui avaient une sexualité au sein de la parenté que ce que nous nous nommons aujourd'hui l'inceste. Il faut qu'un prêtre et une pénitente. Ce que je dois préciser, c'est que c'est le couple dans son entier qui est accusé d'inceste. Le prêtre n'est pas considéré comme le seul coupable dans cette relation. La pénitente l'est également. C'est plutôt à un niveau moral et religieux qu'il faut se situer. Il était puni. Le couple incestueux dans son entier était fautif (...) c'était une faute morale, religieuse. (Fabienne Giuliani)

"Les révolutionnaires de 1789 vont faire voler en éclats cette vision de l'inceste et ils vont décriminaliser cet inceste là. Ils vont le faire complètement disparaître du premier code pénal qui est voté en 1791, et ils vont à la place inscrire le crime de viol au travers des articles 29 et 30 entre 1791 et 1810. L'inceste disparaît complètement en France parce qu'il n'y a pas de circonstance aggravante prévue pour le viol en dehors de l'âge et de la complicité des auteurs qui le commettent. Par contre, en 1810, il réapparaît exactement sous la forme définie par Monsieur Costantino, c'est-à-dire que le mot disparaît. L'inceste devient une circonstance aggravante des crimes de viol et d'attentat à la pudeur, avec ou sans violence définie à cette époque là. Et c'est plutôt une spécificité française : l'inceste n'est qu'une simple circonstance aggravante d'autres infractions sexuelles. Et sa définition en France ne dépend que des infractions sexuelles. Avec, peut être, je voudrais juste dire, une petite différence avant 1994. La présomption de consentement des enfants existait dans le Code pénal, c'est-à-dire que de 1810 à 1994, on considère qu'en dessous d'un certain seuil d'âge, les magistrats n'ont pas à se poser la question du consentement des enfants. Et cette capacité à non discerner des enfants est automatique avant 1994." (Fabienne Giuliani)

"Je ne vais pas ne pas porter un jugement sur cette affaire [Camille Kouchner]. Je crois d'abord que c'est trop tôt. Et puis, je ne dispose pas de suffisamment d'éléments pour en dire quoi que ce soit. À ce que je note, c'est que ce n'est pas la première affaire sur ces derniers mois, en définitive, qui surgit un peu de cette manière là, c'est à dire de façon très médiatique. Je pense à l'affaire [Vanessa] Springora. Je pense aussi à l'affaire Adèle Haenel, par exemple, et le regard que je porte est assez sévère et ces victimes-là ne m'en voudront pas parce que ce n'est pas mon intention. Mais ce qui m'étonne moi, c'est de voir toujours le parquet de Paris tressaillir quand la victime a un nom et quand elle n'en a pas. Quand elle a eu la chance, entre guillemets, d'avoir un abuseur. Je pense en disant ça aux centaines de victimes que j'ai à mon cabinet, qui sont également des victimes d'inceste, des enfants qui attendent qu'on leur rendre justice, qui ne sont pas du tout pris en charge (...). C'est ce que je rencontre au quotidien. Moi, je me félicite de ces affaires qui viennent comme ça et qui surgissent comme ça parce qu'elles font prendre conscience. Et elles, elles apportent ça. D'abord, c'est courageux, parce que voilà, ce qu'il faut vient délivrer quelque chose d'une histoire personnelle, familiale, et on voit tout ce qu'il y a autour et combien c'est compliqué. Mais surtout, ça vient alimenter effectivement la conscience collective sur le fait que c'est toujours et partout, dans n'importe quel milieu. Ça, c'est formidable, mais  pendant qu'on parle de ça, on ne parle pas du reste." (Rodolphe Costantino)

"Il faut arrêter avec l'idée qu'un père incestueux est un père monstrueux qui devrait porter les stigmates de l'inceste sur lui, qui devrait être asocial. Les pères incestueux, c'est Monsieur tout le monde. Ce sont des gens qui travaillent, qui sont intégrés. Ce sont pas forcément des pères tyranniques. Ce sont pas forcément des pères pervers. Je veux dire dans l'image qu'il faut aussi que l'Etat accepte de rentrer dans les familles. Il faut que l'Etat accepte de rentrer dans les familles. (...) Je crois qu'on est vraiment restés sur l'idée que l'enfant appartient à sa famille et qu'à partir de là, personne ne peut y mettre le nez, même lorsque les paroles se libèrent et que les mentalités sont censées évoluer." (Fabienne Giuliani)

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Intervenants
  • Avocat, défenseur de l'association Enfance & Partage
  • historienne, spécialiste de l’inceste, post-doctorante à l’agence nationale de recherche Dervi (Dire, Entendre, Restituer les Violences Incestueuses)
L'équipe
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