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Jeux olympiques : à Tokyo, la flamme vacille. Avec Patrick Clastres et Wladimir Andreff

30 min
À retrouver dans l'émission

Panem et circenses : le principe n'accroche plus pour une population japonaise lasse des coûts financiers, sanitaires et écologiques des JO. Dans ce climat de défiance, que peut encore cette grand-messe du sport pour son pays d’accueil ? Une discussion avec Patrick Clastres et Wladimir Andreff.

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. Crédits : Philip FONG / AFP - AFP

Depuis la création de l’olympisme moderne en 1894, les Jeux olympiques n’ont été annulés que trois fois, durant les deux Guerres Mondiales. Décalés d’un an en raison de la pandémie de Covid-19, les JO de Tokyo se dérouleront à partir de demain jusqu’au 8 août, sans spectateur en raison de la pandémie du Covid-19, et malgré l’opposition d'une majorité de Japonais à cet évènement. 

Si les principes olympiques exaltent le fair-play et la paix mondiale, les dessous du plus grand spectacle du sport mondialisé se caractérisent par des problèmes structurels de taille et un système de corruption bien documenté. 

À qui servent encore les JO, sinon aux sponsors et aux distributeurs audio-visuels? Alors que de nouvelles revendications sociales bousculent le code génétique des Jeux, le Comité Olympique International (CIO) peut-il trouver un remède à la désaffection croissante de la jeune audience? Pour trouver des réponses, nous accueillons Wladimir Andreff, économiste et auteur de Cost and Revenue Overruns of the Olympic Games 2000–2018, et Patrick Clastres, historien des sports à l'université de Lausanne.

Jeux confinés

Les Jeux olympiques commencent officiellement demain à Tokyo, mais difficile de sonder l'attitude de la population pour les correspondants de Radio France, qui sont coupés de la population locale.

Mesures sanitaires obligent, on a un quart d'heure pour aller acheter à manger par jour. Le reste du temps, nous sommes pris en charge par des bénévoles japonais, plus accueillants les uns que les autres. Donc, l'hostilité, on ne la subit pas. Fanny Le Chevestrier

À l'extérieur des espaces de compétition, une vraie ambiance festive ne se matérialise pas. Les sponsors des Jeux commencent également à faire défection, à l'image de Toyota, Panasonic et Bridgestone, qui ne montreront pas de publicités aux événements. 

Ici, excepté à proximité des sites olympiques, aucune affiche ne signale les Jeux. Rien dans les magasins non plus. Pas d'objets à acheter, même sur les écrans publicitaires qui ornent les rues de Tokyo, aucun sponsor de jeux ne fait la promotion de l'évènement.  Fanny Le Chevestrier

Une quiétude qui ne semble pas pour l'instant créer de malaise au sein du village olympique :

Contrairement à l'image que l'on pourrait avoir, c'est l'espace finalement de liberté des athlètes. C'est le sentiment exprimé par plusieurs sportifs français que nous avons pu rencontrer. Bien sûr, il y a les règles sanitaires, des tests salivaires quotidiens, le self avec des plexiglass partout sur la table. Malgré tout, le village est grand et les athlètes peuvent circuler à leur guise, se côtoyer librement. Fanny Le Chevestrier

Une question de survie

Ces Jeux olympiques devaient être maintenus pour le CIO, parce que c'est une question de survie pour lui. Il alimente financièrement l'ensemble du mouvement olympique mondial en redistribuant la manne télévisuelle et celle de ses sponsors. C'est vrai que lui-même a une durée de survie d'à peu près 12 années budgétairement. Mais il faut qu'il arrose les fédérations internationales sportives (FIS), les comités nationaux olympiques (CNO) qui, dans chaque pays, représentent son bras armé pour pouvoir continuer à entretenir la flamme olympique. Patrick Clastres

Une annulation était en réalité financièrement inconcevable pour les organisateurs japonais, qui ont engagé 15,5 milliards d'euros, trois fois plus que prévus initialement. S'y ajouterait un dédit de 20 milliards d'euros en cas de rupture du contrat conclu entre la CIO et Tokyo lors de l'attribution des Jeux. 

D'un point de vue économique, tout sera fait pour ne pas les arrêter. Wladimir Andreff

Malgré le double jeu des sponsors, qui cherchent à limiter leurs pertes en se rendant invisibles, les Jeux ne changent pas de nature :  

Les Jeux sont des événements médiatiques avant tout, et populaires dans un second temps. Les populations n'ont jamais été réellement impliquées dans les Jeux olympiques, dans les Olympiades précédentes. Elles peuvent assister en tant que spectateur, c'est quand même une infime minorité. La très grande majorité des populations locales voient les Jeux au travers finalement de la télévision comme le reste du monde. On est dans un univers qui est largement télévisuel et virtuel. Patrick Clastres

Le CIO s'adapte à de nouvelles réalités

Ces Jeux de la résilience apportent plusieurs nouveautés, dans l'objectif de rallier un public jeune fuyant :

Ce seront des Jeux de la rénovation du programme olympique. Le CIO doit absolument changer son code génétique culturel et proposer de nouvelles épreuves. Et ce seront le skateboard, le surf, l'escalade indoor et  même des épreuves avec des relais mixtes hommes et femmes qu'on n'a jamais vu en athlétisme et en natation. Bref, pour le CIO, c'est un véritable tournant culturel et il doit absolument sécuriser cet évènement pour entrer de plein pied dans le XXIème siècle. Patrick Clastres

Politiquement aussi, le CIO fait preuve de quelque flexibilité. Après les critiques militantes contre l'attribution des JO à la Chine et la Russie, ce sont des pays démocratiques, France, Etats-Unis et Australie, qui vont organiser les prochains Jeux.

La règle 50 de la Charte olympique, introduite pour éviter l'exhibition de marques de sponsoring dans l'après-guerre, et détournée après les Jeux de Mexico en 1968 pour empêcher aux sportifs de manifester leurs opinions politiques, ne sera pas appliquée de la même manière à Tokyo. 

Hier, les footballeuses britanniques et chiliennes ont mis un genou à terre en signe de protestation contre le racisme. Signe que le président du CIO, Thomas Bach, affirme vouloir tolérer jusqu'au début des épreuves. Tony Smith et John Carlos, qui avaient levé leur poing sur le podium, n'ont par contre toujours pas été réadmis dans l'histoire olympique. 

On a désormais des territoires et des moments qui sont autorisés par le CIO qui, de toute façon, ne peuvent pas toujours faire contre les athlètes. Ils sont aujourd'hui ligués à l'échelle mondiale, avec les réseaux sociaux et les syndicats d'athlètes, c'est une nouveauté depuis deux années. Ils sont poussés aussi par #metoo, par Black Lives Matter. Ils sont des jeunes du XIXème siècle, pas les jeunes champions des années 1960, qui étaient très soumis au maillot national.  Patrick Clastres

Le CIO est pris au piège de sa confusion entre liberté d'opinion politique et défense des droits de l'homme. Il assimile les droits de l'homme à une opinion politique et, ce faisant, fait le jeu de la Chine, de la Russie ou des pays Arabes pétroliers, qui considèrent que les droits de l'homme sont une invention de l'Occident. Patrick Clastres 

Demain, Paris

Anne Hidalgo s'était rétractée de la proposition d'un référendum sur les JO de Paris, qui comportait d'importants risques politiques. Après une décennie de rejet systématique dans les grandes villes démocratiques, l'opinion publique est consciente des enjeux budgétaires des Jeux : 

L'opinion publique perçoit mieux que les coûts sont finalement rapportés aux dépenses publiques et les bénéfices sont privatisés avec des institutions sportives internationales comme le CIO ou l'UEFA, par exemple, qui ne paient que très peu d'impôts. Et c'est prévu d'ailleurs, dans le cadre de la loi d'exception qui est adoptée par chaque pays au moment de la passation de contrats. Cela a été le cas à Londres, ce sera le cas à Paris 2024. Bref, la balance des paiements paraît bien lourde. Patrick Clastres

Le dépassement de budget est lui systématique. C'est le constat qu'a fait Wladimir Andreff dans son étude sur les "vainqueurs malheureux" de la surenchère olympique :

Le CIO, pour désigner une ville candidate, crée un processus d'enchères entre plusieurs villes candidates. Donc une ville qui veut obtenir l'organisation des Jeux doit surenchérir sur les autres. C'est celle qui présente le meilleur dossier qui va l'emporter. Le meilleur dossier veut dire le plus de bénéfice possible, et le moindre coût possible. Alors il y a évidemment une stratégie de toutes les villes pour surestimer les bénéfices et sous-estimer les coûts. Et évidemment, la ville qui obtient les Jeux se trouve piégée. Wladimir Andreff

Pour éviter ce dépassement systématique, un audit externe a été confié à la Caisse des Dépôts et Consignations, qui a tiré la sonnette d'alarme fin 2020, enclenchant ainsi une révision à la baisse du projet, avec notamment une piscine olympique vers Saint-Denis qui ne sera pas construite. En même temps, les Jeux permettent aux décideurs locaux de rénover l'espace urbain, comme dans le cadre du Grand Paris.

Les Jeux olympiques ont au moins cet intérêt d'accélérer des programmes de grands travaux urbanistiques qui, autrement, du fait de blocages politiques, ne se réaliseront pas. Patrick Clastres

Chroniques

8H00
15 min

Journal de 8 h

La lutte contre les émissions de CO2 au cœur d'un "G20" climat en Italie

Bibliographie

Intervenants
  • professeur d’histoire du sport à l’Université de Lausanne au sein de la Faculté des sciences sociales et politiques (ISSUL)
  • Professeur honoraire à l'Université Paris 1, Président du Conseil scientifique de l'Observatoire de l'économie du sport

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