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pérenne

5 min
À retrouver dans l'émission

"Les Belles Lettres du Professeur Rollin.com" vient de paraître chez PLON. "Les Grands Mots du Professeur Rollin" est désormais disponible en poche chez POINTS. Mes amis, Chaque semaine, tous ensemble, nous sauvons de la noyade des mots qui, par définition, ne sont malheureusement pas pleinement pérennes. Il en va ainsi de l'adjectif pérenne, qui est à tout moment capable de céder sous la pression conjointe des adjectifs concurrents que sont : durable, éternel, persistant, permanent, ou sempiternel. Durable, surtout, est un concurrent redoutable, puisque pérenne signifie : « qui dure longtemps », ou « qui dure depuis longtemps », ce qui est exactement le sens de « durable ». Mais « pérenne » a un avantage décisif sur « durable », résidant en ceci que, lorsque vous prononcez le mot « durable », il peut toujours se trouver un plaisantin pour répondre en écho « de lapin », alors qu'avec le mot « pérenne », vous êtes à l'abri. « Pérenne de lapin » n'a pas de sens. Tout au plus risquez vous « pérenne d'Angleterre», qui est nettement moins humiliant. A l'origine, pérenne signifie : « qui dure toute l'année », comme l'indique son étymologie latine, perennis, de per et de annus, avec deux N, l'année. On parle ainsi d'une source pérenne, une source qui ne tarit pas, qui coule, ou plutôt qui sourd, de janvier à décembre. Même constance pour un « arbre à feuillage pérenne », et il y a lieu à cet égard de citer Olivier de Serres, le bien nommé père de l'agronomie, qui a écrit : « Le houx est plaisant à la vue, pour la verdeur luisante et pérenne de ses feuilles » On citera également, et avec enthousiasme, le grand Michel Eyquem de Montaigne, qui affirme quelque part dans ses Essais que "Le monde n'est qu'une branloire pérenne ; toutes choses y branlent sans cesse, la terre, les rochers du Caucase, les pyramides d'Egypte ... la constance même n'est autre chose qu'un branle plus languissant". Eh oui : le monde n'est qu'une branloire pérenne... on dirait du Céline, et c'est du Montaigne. Nous allons entendre à présent les Compagnons de la Chanson nous interpréter « Perrine était servante ». Quel rapport, me demanderez-vous, sachant que Perrine prend deux R et un N alors que « pérenne » prend un R et deux N ? C'est qu'à l'époque où cette histoire se déroule, les congés payés n'existaient pas, et la servante du curé servait le curé douze mois sur douze : l'emploi de Perrine était pérenne. Le voilà, le rapport !! Perrine était servante, de début à 0,10. Stop ! Merci les gars, mais la suite est trop hard pour nos auditeurs. Il y a peu, la mode journalistique s'est emparée de l'adjectif « pérenne », et en a élargi l'usage, au sens de « qui est fait pour durer longtemps, qui ne risque pas d'être remis en cause à la première occasion ». Les pays endettés recherchent une solution pérenne. Les syndicats exigent un accord pérenne. Cet emploi, je n'ai pas peur de le dire, est abusif. Il constitue un solécisme ronflant, et ça non plus, je n'ai pas peur de le dire. Dans cette acception-là, il convient de préférer « durable » à « pérenne ». Ne serait-ce que pour laisser à « pérenne » la chance de sa fine singularité. Et je ne reviendrai pas là-dessus. - Simone, un souci ! - Oui, un gros ! - Je t'écoute... - Les éponges. Au bout d'un mois d'utilisation, elles sont toutes grises et ternes, à moitié déchiquetées, elles perdent leurs plumes, elles se déforment d'une manière grotesque... - Un mois ? C'est peu, en effet. Idéalement, tu souhaiterais une éponge qui tient le coup deux mois, trois mois, six mois ? - Plus ! Pour moi, une bonne éponge, ça doit faire l'année. - Tu cherches donc une éponge pérenne. - Je croyais qu'on ne devait pas citer les marques ?!? Mes amis, cette histoire d'éponge nous conduit logiquement à Francis Ponge, qui a en effet analysé les mérites comparés de l'éponge et de l'orange. Ponge écrit : « Comme dans l'éponge, il y a dans l'orange une aspiration à reprendre contenance après avoir subi l'épreuve de l'expression. Mais où l'éponge réussit toujours, l'orange jamais: car ses cellules ont éclaté, ses tissus se sont déchirés. Tandis que l'écorce seule se rétablit mollement dans sa forme grâce à son élasticité, un liquide d'ambre s'est répandu, accompagné de rafraîchissement, de parfums suaves, certes, -- mais souvent aussi de la conscience amère d'une expulsion prématurée de pépins ». Que dire de plus ?

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