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POTEE

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À retrouver dans l'émission

Mes chers compatriotes, N'en déplaise à quelques esprits chagrins toujours prompts aux voluptés du dénigrement, notre institut de sauvegarde a pour mission de sauver les mots menacés d'extinction, même lorsque ces mots ne sont pas particulièrement élégants ou savants. Ainsi, j'observe, avec chagrin, car les esprits chagrins n'ont pas le monopole du chagrin, que les francophones boudent de plus en plus nettement le mot « potée ». Le mot n'est pas bien joli, je le concède. Il sent la corvée, il sent le trop, comme ses frères charretée, brouettée, assiettée, tripotée, pelletée, et platée. Pour autant, le mot potée recouvre une réalité si exaltante qu'il ne mérite pas d'être, comme il l'est désormais trop souvent, prononcé avec distance, quand ce n'est pas avec dégoût. Une potée, c'est, à l'origine, le contenu d'un pot. Un peu plus tard, c'est une grande quantité. Mais ces deux acceptions usées s'effacent respectueusement lorsqu'il s'agit de désigner la merveille gastronomique, parangon de fantaisie et de liberté, qu'est la potée, qu'elle soit limousine, champenoise, ou lorraine. D'ailleurs, la potée, si vous voulez m'en croire, est de toutes les régions, la potée est un concept universel, la potée relie les hommes de bonne volonté et les femmes de bon appétit, la potée, comme l'avait pressenti Henri IV, est le ciment des nations, le Noël des braves gens, la muse du poète, qui n'a qu'une lettre à déplacer pour se transformer en potée. Qu'on en juge. Pour faire une potée, il faut un pot, une marmite, un chaudron, un récipient de bonne contenance et qui va au feu sans rechigner. On remplit de récipient d'eau salée, et puis, et c'est là que le mot liberté s'affiche en caractères lumineux, on jette dans l'eau tout ce qu'on voudra, pourvu que ce qu'on jette fasse partie de la famille des viandes ou de celle des légumes. Côté viande : une poule, bien sûr, mais tout aussi bien une saucisse de Morteau ou de Montbéliard, un morceau de palette, une épaule d'agneau, un jambonneau, un canard sauvage, une paire de Francfort, un pavé de lard, un pied de veau, un os à moëlle, du gîte, du paleron, du flanchet, de la longe, de la macreuse, de l'éclanche, de la fraise, de l'aloyau, de la rouelle, du quasi, de la pointe ou des ris. Ou un peu de tout ça à la fois, c'est la liberté de la potée. Côté légumes, je vous suggère... - Je peux t'aider, chéri ? - Volontiers, Simone, j'en étais à me demander quels légumes j'allais jeter dans le pot de la potée... - C'est très libre, chéri ! C'est extraordinairement libre ! Tu peux bien sûr aligner les grands classiques, carottes, oignons, poireaux, pommes de terre, navets... - ... céleri branche, chou vert, chou blanc ou chou chinois, salsifis ? - Sans problème ! Mais tu peux aussi utiliser des légumes plus rares, cardons, bardane, crosnes, bourrache, panais, salicorne, épinards fraise, scorsonères ou arroche rouge... - Et puis une belle racine de gingembre, du raifort, des blettes ou bettes, car l'un et l'autre se disent, blettes à côtes jaunes ou bettes à côtes roses, du potimaron, du giromon, du patisson, et même une zucchette, également appelée courge d'Italie... - Parfaitement, mon chéri. Et, à chaque fois, de ta libre inspiration, naîtra une nouvelle potée, inédite et fatalement délicieuse, forte des tous ces ingrédients aux noms si poétiques et si évocateurs, une potée que tu dégusteras entre amis, à l'automne par exemple, car les soirées d'automne sont... - Excuse moi, Simone, je t'interromps, car j'ai l'impression que nous dérangeons ces Messieurs Dames. Ainsi donc, Messieurs Dames et chers compatriotes, faites des potées, mangez des potées, dites « potée », la langue et la gastronomie françaises en ont besoin et elles ne l'oublieront pas. La prochaine fois, nous sauverons le mot « immarcescible ». Je plaisante, évidemment.

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