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raspoutitsa

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  1. RASPOUTITSA Mes chers compatriotes, Le vocabulaire est comme l'humour. Contrairement en effet à ce qu'un vain peuple pense, pour reprendre les mots assassins de Voltaire, l'humour n'a pas un grand rôle à jouer dans les circonstances joyeuses, lorsque tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles, pour reprendre la formule ironique du même auteur. En revanche, l'humour trouve toute sa place et sa nécessité dans les circonstances pénibles, lorsqu'un a besoin d'une béquille pour continuer de marcher, d'un rayon de lune auquel se réchauffer. Il en va de même du vocabulaire. Quelle importance si les mots nous manquent pour dire toute la joie que nous procure une bonne nouvelle, un événement heureux, une situation paradisiaque? La joie à elle seule fait le travail, et les mots ne feraient que la paraphraser lourdement. Au contraire, quand tout va mal, il est indispensable de disposer d'un arsenal de mots et d'expressions capables de décrire avec justesse et férocité l'adversité qui nous accable. Nous serions bien démunis si nous ne pouvions nous écrier autre chose que « c'est la merde », ou « c'est la cata », ou même « c'est l'enfer, c'est la fin, c'est la déroute, c'est la débâcle, c'est le désastre ». Je vous propose, dans le cadre des mes deux missions simultanées de sauvetage des mots menacés de disparition, et d'assistance polymorphe à la détresse, un mot rare, un mot qui nous vient à pied de la lointaine Russie pour décrire à merveille les calamités sus évoquées : la raspoutitsa. Au sens propre, si l'on ose dire, la raspoutitsa est, dans les régions froides du Grand Nord, la période de dégel avec formation d'une couche de boue gluante. Selon l'autre dictionnaire : la période de dégel qui transforme la surface du sol en boue. Tout fout le camp, tout glisse, tout s'effondre, tout part à vau l'eau, de l'eau boueuse de surcroît : c'est la raspoutitsa. Et pourtant, il reste quelques valeurs sûres et solides en Russie, comme en témoigne Michel Simon Disque 2, piste 15, de 0'07 à ?? Et si on ne travaille pas, c'est la raspoutitsa, n'est ce pas Michel Simon ?... Idem de 2'07 à 2'15 Merci Michel de ta franchise. Nous ne sommes pas au bout de nos peines : il y a un gros problème autour de l'origine du mot raspoutisa, qui est en somme le nom vernaculaire d'un phénomène climatique plus large. Certains pensent que « raspoutitsa », avec sa racine pout, le chemin, désigne, avec la présence du préfixe rass, le mauvais état des chemins, exprime l'idée de routes coupées, de chemins impraticables. D'autres prétendent que le mot vient du verbe réfléchi raspoutitsa, qui signifie littéralement et trivialement: ça fout le camp, ça se barre dans tous les sens. J'en tiens plutôt pour la seconde hypothèse, mais sans certitude. Si vous avez des lumières, écrivez-nous, vite, avant la débâcle. L'affaire est grave. - Qu'est ce qui t'arrive, Simone ? - C'est ma soeur ! Elle vient de perdre son boulot, son mari la quitte, elle apprend qu'elle est diabétique et son appartement est inondé ! - C'est la Bérézina ! - Ah non, c'est pire, c'est la raspoutitsa ! - Tu sais, la Bérézina, c'est déjà pas très marrant. - Je sais. La Bérézina, c'est cet affluent du Dniepr que l'armée de Napoléon franchit en novembre 1812 au prix de très lourdes pertes matérielles et humaines alors qu'elle battait en retraite devant le général Hiver ! - Et pour ta soeur ? - Ma soeur n'est pas en retraite. C'est donc plutôt la raspoutitsa. - Tu l'embrasseras pour moi ? - Alors embrasse moi... Mes chers petits enfants, un mot nous tend ses petits bras maigres, que nous ne pourrons secourir qu'ultérieurement : le mot préciput. Contrairement aux apparences, c'est un terme de droit.
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