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Extrait du film documentaire La permanence, d'Alice Diop (2016)

Le pavillon des réfugiés

45 min

Frédéric Worms s’entretient avec Marie-Caroline Saglio-Yatzimirsky, psychologue clinicienne à l’Hôpital Avicenne et anthropologue à l'INALCO.

Extrait du film documentaire La permanence, d'Alice Diop (2016)
Extrait du film documentaire La permanence, d'Alice Diop (2016) Crédits : Alice Diop - Radio France

Il existe de longue date, en banlieue parisienne, près de l’arrêt du tramway « Drancy-Avenir », à l’hôpital Avicenne, une consultation « interculturelle » en psychologie clinique et psychiatrie. Marie-Caroline Saglio-Yatzimirsky, psychologue clinicienne et anthropologue, y exerce auprès de réfugiés, ces « migrants » qui suscitent souvent l’effroi mais aussi, d’abord et surtout, qui ont subi l’effroi. Sur le chemin de l’exil et même de « l’accueil », mais aussi dès le départ - voire à la source même de celui-ci- ils ont subi ce qu'elle appelle un « trauma intentionnel », voire plusieurs. Cette consultation est la clinique du monde contemporain autant que d’individus blessés. Entendre ce témoignage - le récit de la vie de Raj, jeune Tamoul du Sri Lanka, par exemple - et cette réflexion, c’est déjà répondre au malheur du monde.

Marie-Caroline Saglio-Yatzimirsky : Le trauma qu'ont subi les demandeurs d’asile - c'est le terme que je préfère parce que leur situation d’illégitimité redouble leur souffrance - est singulier. Même si les troubles sont les mêmes, ce trauma intentionnel diffère du trauma accidentel parce qu’il est celui de la cruauté, du mal en l’homme. Mes patients ont vu ce mal en actes, ils ont internalisé cette violence et elle les plonge dans des formes de mutisme et d’isolement terribles. Le trauma intentionnel ou politique a cette violence particulière de détruire la parole. Il détruit d’abord la fonction de symbolisation de la parole : la violence a été telle qu’il n’y a plus de mots pour donner sens, de mots à mettre pour qualifier l’expérience. La deuxième fonction de la parole touchée par le trauma c’est la fonction de lien social. Les personnes que l’on rencontre ont été trompées, violentées, souvent dans leur langue qu’elles vont d’ailleurs avoir du mal à réemployer en consultation. Alors qu’en principe pouvoir parler dans sa langue maternelle est ce que souhaitent tous les psys. Leur langue a été violée, rendue impure, on a crié dans leur langue et il est impossible pour eux pour l’instant de reparler dans leur langue. Les deux fonctions de la parole ont été brisées : la parole symbolisante et la parole qui fait lien. Dans le trauma, le sujet est renvoyé à lui-même, le lien avec les autres est très fortement effracté. 

#Avicenne #Bobigny #demandeurs d’asile #psychotrauma #reviviscence #pasfou

On parle beaucoup de ces migrants sans les connaître. Or toutes les initiatives solidaires attestent qu’une rencontre permet de désamorcer cette figure du migrant envahisseur. Parce qu'il faut reconnaître qu'en plus de la construction politique qui existe aujourd’hui autour d'eux, la misère est effrayante, la vulnérabilité, la solitude et le silence immenses de ces personnes sont effrayants. La difficulté de parler de ce qui leur est arrivé provient d’une part du fait qu’ils sont pris dans des conflits de loyauté terribles, mais d’autre part parce qu’ils se savent porteurs d’images d’une telle violence qu’ils n’osent pas faire mal aux autres en partageant cette violence qui risque d’effracter tout le monde. Ils ont cette conscience d’être potentiellement très effrayants. On oublie de rappeler que les populations qui sont ici sont là au prix de pertes inimaginables. La réalité de ces périples dépasse tout ce qu’on peut imaginer.

#Dublinés #nos peurs #leurs peurs #notre histoire #leur histoire

Le choix musical de Marie-Caroline Saglio-Yatzimirsky est un chant de dévotion à Krishna (Chaturbhuj Jhoolat Shyam Hind) interprété par Bhimsen Joshi.

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