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Manifestation unitaire du 13 mai 1968, Paris

Mai 68 est-il possible ?

44 min

Frédéric Worms s'entretient avec Patrice Maniglier, philosophe, maître de conférences à l'université Paris-Ouest-Nanterre-la-Défense.

Manifestation unitaire du 13 mai 1968, Paris
Manifestation unitaire du 13 mai 1968, Paris Crédits : JACQUES MARIE / AFP - AFP

Malgré les soupçons et les doutes de certains - tant du côté des "pour" que des "contre", il semble que Mai 68 ait bien eu lieu. Si c’est le cas, comment cela a-t-il été possible ? Loin d'être un pur effet de surface, une pure vapeur, "l’événement" ne surgit pas non plus de nulle part, il ne se fait pas tout seul. Si soudain et imprévu soit-il, tout événement requiert des conditions de possibilité. Dévoilées souvent après-coup. Patrice Maniglier, philosophe du structuralisme, revient ici sur l'ouverture du champ des possibles qu'a été Mai 68. Et, s'appuyant sur une analyse de ses conditions de possibilités sous-jacentes (à l'œuvre dans le langage comme ailleurs), forge une théorie contemporaine de Mai 68. Et invite tout philosophe, tout historien, tout citoyen, à scruter cette "ouverture des possibles", à se faire voyant autant que pensant. 

Patrice Maniglier : L'intérêt philosophique de Mai 68 c'est de nous aider à penser le statut de l'événement. Les processus qu'on associe à 1968 - par exemple la libéralisation des mœurs, la transformation des rapports entre les sexes, ou un certain nombre de revendications sur la qualité de vie et la qualité au travail - sont en fait des choses qui sont dans l'air du temps, des évolutions qu'ont connues d'autres pays qui n'ont pas eu "leur" Mai. Qu'est-ce que ça fait ce point événementiel qu'ont été ces deux mois, mai et juin 1968, avec une crise qui aboutit au vertige d'une possibilité révolutionnaire ? Ce qui intéresse Sartre c'est quand il utilise le terme d'"imagination au pouvoir" c'est de dire que quelque chose dans la distribution du possible et de l'impossible a été secoué par l'événement. Ce qui fait qu'un événement est un événement ce n'est pas simplement qu'il ajoute quelque chose à la réalité, c'est qu'il transforme la conception-même de la possibilité. Un événement c'est un déplacement du champ des possibles. Mais ce déplacement du champ des possibles, il n'est pas forcément là où l'on se sent le plus actif. Ce qui fait qu'il y a "événement" est toujours souterrain. Ces mutations structurales, ces changements dans la disposition du possible et de l'impossible, ce ne sont pas forcément des actions humaines héroïques qui les provoquent, ce sont parfois des choses extrêmement silencieuses. On se réveille un matin et le monde est tout à fait différent.

68 est un événement extraordinairement obscur. C'est un événement considérable mais à quoi a-t-il abouti concrètement, en termes d'acquis sociaux ? Quasiment rien. L'ampleur de l'événement est sans commune mesure avec ses conséquences, qui sont loin de celles de 1936 ou même comparées aux 35h. C'est un choc pour la conscience historique française et en même temps quand on se demande quelles ont été les transformations historiques, on n'arrive pas très bien à le situer dans l'Histoire. A partir de quand quelque chose qu'on considérait comme normal va devenir intolérable ? Un certain régime de distribution du normal et de l'anormal est modifié.

Etudiants de l'Université de Nanterre et ouvriers de l'usine Citroën, manifestation du 29 mai 1968 à Paris
Etudiants de l'Université de Nanterre et ouvriers de l'usine Citroën, manifestation du 29 mai 1968 à Paris Crédits : JACQUES MARIE / AFP - AFP

Patrice Maniglier : Il faut en finir avec cette apologétique de Mai 68. Mai 68 à certains égards est un échec. Parce que fondamentalement, c'était l'alliance des étudiant.e.s et des ouvrier.e.s. c'était une révolte anti-autoritaire qui voulait brouiller la catégorie manuels/intellectuels. Qui refusait l'idée selon laquelle il y a des avant-gardes qui détiennent le sens de l'histoire et le sens de l'action politique... des autres, l'idée que le sens de l'action soit prédéterminé. Une révolution bergsonienne en somme. On a toujours tendance à mesurer le possible aux transformations réelles. Mais non. Il y a une ouverture du possible à un moment donné qui est tout aussi réelle que le reste, même si ça ne se réalise pas. Il  faut aussi se souvenir de cette voyance de Mai 68, qui a consisté à dire peut-être quelque chose d'autre est possible... même si cette possibilité est écrasée. Il faut restituer cette contingence à l'événement.

#Raymond Aron #la révolution introuvable #carnaval #catharsis #révolution symbolique

Nous ne sommes rien d'autre qu'une variante. C'est-à-dire un autre parmi les autres. Une manière de différer des autres. Philosophiquement, c'est aujourd'hui particulièrement important dans ce contexte de retour d'un projet identitaire dur, en Europe et dans le monde entier : en Inde, aux Etats-Unis, etc. Nous ne pouvons nous rapporter en vérité à nous-mêmes que parce que nous nous replaçons dans un champ de transformations, de variations. Nous nous saisissons comme une variante. Philosophiquement, c'est très curieux une variante. Ça veut dire que ce qu'elle est est définie par la manière dont elle n'est pas autre chose. La différence précède l'identité. J'essaie de montrer par ailleurs que cette théorie des systèmes est une théorie de la variation mais aussi de la transformation de ces systèmes. Cela me paraît très important dans le contexte actuel où il y a un enjeu crucial : c'est qu'on va être obligés de vivre tous ensemble sur une planète fermée. Et on va devoir la partager. Il va falloir réfléchir à comment on organise nos variations.

#tribu du chien #tribu de l'ours #clan du perroquet #PSG #OM

Ce qui aujourd'hui redonne une dimension historique ce n'est plus l'utopie c'est l'apocalypse. C'est cela qui est nouveau. Et peut-être c'est plus fort. Ce sentiment d'une inéluctabilité de la fin est peut-être plus puissante pour inspirer le désir de changer que l'espérance. La perception du tolérable et de l'intolérable est quelque chose qui peut trembler. Peut-être qu'un jour voir de la viande ou voir un MacDo deviendra intolérable. On ne sait pas où l'on va. Mais on sait ce que c'est qu'un événement. Un événement c'est ça, c'est quand il y a un changement radical dans ce qui est tolérable ou intolérable.

#Murray Bookchin #utopie #MacDo

Le choix musical de Patrice Maniglier est Brigitte Fontaine et Areski, C'est normal.

  • Manifestation publique : en préparation de la manifestation « Mai 68, Assemblée générale » qui se déroulera au Centre Pompidou du 28 avril au 20 mai, Patrice Maniglier et le sociologue Laurent Jeanpierre proposent dès février un séminaire « Mai 68 en théorie ». L’objectif de cette proposition est de réfléchir aux enjeux théoriques de Mai 68.
  • Articles :
  • Patrice Maniglier, Manifeste pour un comparatisme supérieur en philosophie, revue Les Temps modernes n°682, juillet 2015.
  • Gilles Deleuze et Félix Guattari, Mai 68 n'a pas eu lieu, article paru dans Les nouvelles, 3 mai 1984.
Intervenants
  • philosophe, maître de conférences en philosophie à l'Université Paris-Nanterre
L'équipe
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