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"Ecoutez la voix des victimes" peut-on lire sur cette pancarte brandie lors d'une manifestation de l'association des victimes de la catastrophe nucléaire de Fukushima (Tokyo, 2 mars 2016)

Quelles nouvelles de la catastrophe ?

44 min

Frédéric Worms s'entretient avec le philosophe Jean-Pierre Dupuy.

"Ecoutez la voix des victimes" peut-on lire sur cette pancarte brandie lors d'une manifestation de l'association des victimes de la catastrophe nucléaire de Fukushima (Tokyo, 2 mars 2016)
"Ecoutez la voix des victimes" peut-on lire sur cette pancarte brandie lors d'une manifestation de l'association des victimes de la catastrophe nucléaire de Fukushima (Tokyo, 2 mars 2016) Crédits : ALESSANDRO DI CIOMMO / NURPHOTO - AFP

Jean-Pierre Dupuy, dont le manifeste Pour un catastrophisme éclairé publié en 2002 avait été prophétique, persiste et signe. D’abord, il faut changer nos manières de penser, car, même aujourd’hui, même avec celles qui arrivent, les humains ne croient toujours pas aux catastrophes. On n’arrive pas à y croire, parce qu’on se les représente comme une possibilité parmi d’autres. Mais non, elles changeraient tout, il faut donc faire comme si elles étaient nécessaires, inévitables, et tout faire ensuite en fonction de cela, pour les empêcher! Ce geste philosophique est une révolution de pensée. Même aujourd’hui  où la guerre nucléaire, elle même n’est plus exclue! Mais il faut aussi agir, comme le fait Jerry Brown, gouverneur de Californie, dont Jean-Pierre Dupuy est proche, qui participera au One Planet Summit à l'Elysée le 12 décembre, et qui défend la science à l’université et dans la politique. La catastrophe ? Une raison de plus pour agir et pour penser !

Jean-Pierre Dupuy : « Dès 2002, la cible de ma critique c’était le rationalisme économique, la pensée qui raisonne en termes de coûts/avantages, de risque, de calculs d’actualisation et d’actuarisation, bref ce qui sert de méthode à tous les économistes, à tous les ingénieurs et à tous les stratèges du monde. Probabilité et grandeur, multiplier les grandeurs par des probabilités. Je m’attaque à cette rationalité issue de la théorie économique, du calcul des probabilités, toutes choses très dignes par ailleurs mais qui je pense ne fonctionnent plus quand on a affaire à un événement singulier comme une catastrophe majeure. »

#Tchernobyl #Nogent-sur-Seine #Fukushima #Three Miles Island

« Le mot important c'est inéluctable, et non pas certain. Je fais la différence entre ce qui est de l’ordre du nécessaire et ce qui est de l’ordre du certain. Inéluctable - c’est cela que j’ai appelé le paradoxe de Jonas. Le point de départ c’est que même lorsque nous savons de source sûre que la catastrophe va se produire, nous ne le croyons pas. Voir l’exemple du réchauffement climatique : qui prend l’annonce au sérieux ? Qui peut même se l’imaginer, se la représenter ? Donc il faut faire que ce problème de la crédibilité, de l’annonce de la catastrophe soit résolu. Et une manière de le résoudre consiste à considérer que c’est une chose non pas certaine mais nécessaire, inéluctable. Mais ceci, et c’est là où réside le paradoxe, de telle sorte que cela nous donne l’énergie, les ressources intellectuelles, politiques, de faire que la catastrophe ne se produise, c’est la seule chance pour que nous nous en sortions. »

#Pascal #Hans Jonas #l'infini de la catastrophe #paradoxe de Jonas

Ma seule solution pour résoudre le paradoxe de Jonas c’est de considérer que l’avenir est nécessaire et que, dans cet avenir nécessaire, dans ce destin, il est écrit à la fois la catastrophe et la non catastrophe. On peut considérer avec Leibniz que l’avenir est une bifurcation, qu’il y a un ensemble de mondes possibles. Sauf que le possible n’est pas la solution aux problèmes des catastrophes, le possible n’est pas assez fort pour nous inciter à agir. Le possible dit « on trouvera bien une solution ». Donc il faut penser en termes de nécessaire, et ce qui est nécessaire c’est une superposition, non pas une bifurcation. Non pas une disjonction « ou » mais une conjonction, une superposition de la catastrophe et de la non-catastrophe. Je me suis habitué à me forcer à penser l’avenir de cette manière : non pas en termes de bifurcation, c’est-à-dire de choix mais en termes de superposition d’une chose et son contraire. (…) Si on se représente une alternative, on ne fera rien.

#Gaston Berger #Bertrand de Jouvenel #prospective

« Il nous faut agir comme si nous étions déjà dans l’avenir, et que nous voyions la manière dont nous y sommes allés. C’est-à-dire que nous nous projetons dans l’avenir et nous regardons notre présent  du point de vue de l’avenir. »

#Denis Villeneuve #Premier contact #Max Richter #principe de Fermat #photon #connaissance de l'avenir #cause finale

Arrival / Premier contact, Denis Villeneuve, 2016
Arrival / Premier contact, Denis Villeneuve, 2016 Crédits : 21 Laps entertainment / FilmNati / Collection ChristopheL - AFP

Je suis incapable d’expliquer pourquoi les gens doutent encore. Mais je connais des gens qui pensent exactement comme Trump que le réchauffement climatique est un canular inventé, peut-être pas par des Chinois ou des Russes qui veulent la peau de l’Amérique, mais par des catastrophistes, des écologistes. Mais le risque majeur aujourd’hui ce n’est même plus le changement climatique - même si je n’aime pas le mot risque, alors je dirai la fatalité dont il faut éviter qu’elle se réalise c’est une guerre nucléaire déclenché par Kim Jong-un ou par Trump. On n’en est pas loin. 

Le catastrophisme éclairé c’est être pessimiste pour se donner les moyens d’être optimiste. Il faut regarder la catastrophe en face pour se donner une chance de l’éviter. 

#Jerry Brown #métaphysique #Go for it !

Le choix musical de Jean-Pierre Dupuy est une chanson de Dinah Washington intitulée This Bitter Earth réarrangée par Max Richter, une composition que l'on retrouve dans la bande-originale du film de Martin Scorsese Shutter Island comme dans celui de Denis Villeneuve, Premier contact.

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