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"Il n’y a pas d’innovation numérique sans innovation pédagogique"

45 min

Serge Tisseron s'entretient avec Pascal Plantard, anthropologue des usages éducatifs des technologies numériques.

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' Crédits : ANNE-CHRISTINE POUJOULAT / AFP - AFP

Il est beaucoup question aujourd’hui de transformer l’école en donnant une plus grande place aux neurosciences et aux évaluations qu’elles promettent. Pascal Plantard, professeur de sciences de l’éducation à l’Université Rennes 2 et spécialiste des technologies numériques dans les champs de l’éducation, de la formation et de l’intervention sociale, craint un possible processus de médicalisation du traitement de la difficulté scolaire. Il redoute aussi une aggravation de la fracture autour du numérique entre ceux qui savent s’en servir et les autres. Dans le but de cibler des interventions sociales, il propose de repenser ce problème en considérant chacune des catégories de population concernées.

Pascal Plantard : La phase d'innovation laisse des traces dans la socialisation des technologies. En 1994, quand Pierre Lévy rend son rapport Cyberculture à la Commission européenne. Quand on le relit, on a l'impression d'un discours de Miss France au sujet de l'Internet : ça va sauver le monde, il n'y aura plus de problèmes écologiques, il y aura la cyberdémocratie, etc. Cela va marquer un temps qui va faire que la deuxième phase, la phase de massification, à l'orée des années 2000, va à la fois augmenter le nombre d'utilisateurs et en même temps dégonfler les imaginaires. On se souvient tous que ce n'était pas aussi facile de configurer le modem qui faisait pschittt et tiiiiiit, de négocier son contrat avec son fournisseur d'accès, de paramétrer son ordinateur, de jouer à un jeu vidéo, etc. Cette massification transforme petit à petit nos environnements technologiques jusqu'à la dernière phase qui est la phase de banalisation. Aujourd'hui on est à 85% d'équipés-connectés dans la population selon les dernières données du CREDOC et la CNIL nous parle de privacy, de protection des données : on change de vocabulaire. Quand une technologie est arrivée en phase de banalisation on a un environnement qui est différent.

#Seymour Pappert #langage LOGO

Le point de vigilance qu'on doit avoir sur la phase d'innovation c'est de ne pas considérer comme on l'a fait dans les années 1990 que toute technologie est nouvelle par essence. Une technologie ne peut pas rester nouvelle. Quand on parle de "nouvelle technologie" à longueur de temps, on est dans un processus marketing, de l'usage des imaginaires par le marketing, de consommation, voire de surconsommation. Je ne critique pas cette phase d'innovation pour les concepteurs, les ingénieurs, les start-upeurs, qui ont besoin de rêver, je la critique dans ce qu'elle va laisser ensuite comme traîne dans la phase de massification et la phase de banalisation. Avant d'arriver à des questions profondes de protection de la vie privée, de protection des enfants par rapport à l'exposition aux images par exemple, il ne faudrait pas que les imaginaires de la phase d'innovation envahissent tout le champ. En termes éducatifs, on doit absolument former les enseignants à comprendre que s'ils utilisent une "nouvelle nouvelle" technologie comme la réalité augmentée par exemple ce n'est pas la même chose que s'ils utilisent une technologie installée, banalisée, et que l'une et l'autre ont des avantages et des inconvénients.

#fracture numérique #Marianne Trainoir #Francis Jaure-Guiberry

Les neurosciences sont apparues massivement dans le champ de la pédagogie et sont un sujet polémique. Je reconnais leurs apports pour ce qui concerne notre compréhension plus fine des processus d'apprentissage. Mais attention à ne pas, à partir de conceptualisations neuroscientifiques, décliner des méthodes pédagogiques qui seraient "les bonnes méthodes". Il n'y a pas de bonne méthode : nous faisons quotidiennement la démonstration qu'en termes d'innovation pédagogique et numérique, tout dépend du territoire, de l'établissement, des dynamiques à l'œuvre. Les neurosciences ne peuvent pas évaluer un capital pédagogique ou un capital numérique d'un territoire. Mais elles peuvent nous aider, en dialogue avec les autres sciences humaines et sociales. Il y a un vrai besoin d'un travail pluridisciplinaire sur ces questions très complexes. Ma crainte vis-à-vis des neurosciences serait qu'elles se transforment en ultra-comportementalisme ou en un behaviorisme de base à la Skinner où elles serviraient à décliner des méthodes à appliquer qui feront énormément de dégâts puisque que les situations éducatives sont plurielles. 

#neurosciences #Jean-Michel Blanquer #Burrhus Frederic Skinner #environnement capacitant #territoire apprenant

Le choix musical de Pascal Plantard est une chanson de Gilles Servat, "Il est des êtres beaux"

Le site de Pascal Plantard

Intervenants
  • Professeur d’anthropologie des usages à l’université Rennes 2, co-directeur du GIS M@ARSOUIN
L'équipe
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