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Gustav Klimt, Pallas Athena, déesse de la guerre, de la sagesse, des artisans et des techniques. huile sur toile, 1898.

L’industrialisation est d’abord une révolution mentale

44 min

Serge Tisseron s'entretient avec Pierre Musso, philosophe, professeur émérite de sciences de l’information et de la communication à l’Université de Rennes II.

Gustav Klimt, Pallas Athena, déesse de la guerre, de la sagesse, des artisans et des techniques. huile sur toile, 1898.
Gustav Klimt, Pallas Athena, déesse de la guerre, de la sagesse, des artisans et des techniques. huile sur toile, 1898. Crédits : Leemage - AFP

Qu’est ce qui constitue la matière première de l’innovation et de la création technologique ? A cette question, Pierre Musso répond sans hésiter : l’imaginaire. Celui de l’homme occidental est bâtie sur le mythe prométhéen de domination de la nature. Mais il a fallu pour l’épanouir rompre avec la vision contemplative de la nature développée par l’Antiquité. L’imaginaire de l’industrialisation sur lequel nous vivons encore aujourd’hui s’est alors peu à peu imposé comme une nouvelle religion. Comme toute religion, l’industrie a ses cérémonies, ses expositions, ses rassemblements. Mais à la différence des religions monothéistes centrées sur la figure du père, l’industrie est centrée sur une figure maternelle. Ou plutôt une double figure : d’un côté une mère généreuse qui prodigue ses largesses aux humains, de l'autre une marâtre cruelle qui malmène ses enfants. 

Pierre Musso : On peut faire remonter l’origine de l'imaginaire industriel à Saint-Paul (Tu devras travailler à la sueur de ton front), Saint Augustin (Que feraient les moines s’ils ne travaillaient pas ?). La revalorisation du travail est clairement portée par le christianisme, en particulier dans la règle bénédictine, et elle triomphe dans le monastère. A partir de cette révolution grégorienne et papale, entre 1075 et 1215 avec le 4e Concile de Latran, on a l’idée que l’homme va poursuivre la création de Dieu, la parfaire grâce à son travail. Il fallait avoir cette vision du monde pour entrer dans l’industrie. Etymologiquement, l’industrie, cela veut dire projeter à l’extérieur ce que l’on a en soi, le souffle intérieur, le génie intérieur, on retrouve ça dans le mot ingénieur : IN – et struere qui en latin signifie construire, arranger. Le premier sens de l’industrie c’est explorer, modéliser, penser, mais surtout faire

#Descartes #Bacon #Harold Berman #Pierre Legendre 

L ‘industrie c’est d’abord une communauté humaine : le monastère, la manufacture ou l’usine, c’est toujours une communauté humaine en dialogue. Dans la chanson Les mains d’or de Bernard Lavilliers, les mots « acier rouge et mains d’or » renvoient la définition même de l’industrie : la main pensante et le cerveau agissant. Aujourd’hui on est de moins en moins dans la manufacture qui a été créée au 17e siècle, on est plutôt dans la « cerveau-facture » avec non plus la main d’œuvre mais le « cerveau d’œuvre ». Le système de production aujourd’hui c’est un système d’information.

Le choix musical de Pierre Musso est "Les mains d’or" de Bernard Lavilliers.

La mythologie de l’incarnation n’a cessé de se métamorphoser, depuis le mystère de la transsubstantiation du Christ. A partir de la Réforme protestante, on a assisté à un déplacement dans l’idée de Nature, il faut explorer et géométriser les lois de la Nature, ce nouveau Grand Etre. Dernière métamorphose à partir du 18e siècle, l’humanité. L’idée de Nature s’effiloche : dans l’Encyclopédie, Diderot et d’Alambert disent même que c’est une idée vague et floue, ça veut dire « Merci bonsoir, il faut trouver un nouveau Grand Etre ». Et ce nouveau Grand Etre, cela va être l’humanité Une et Universelle. Aujourd’hui, je pense que le mystère de l’incarnation s’est affaibli, dilapidé, et il s’est transformé en simple incorporation. On transfère dans les objets techniques beaucoup de cette idée de l’incorporation. Les cyborgs, les humanoïdes, les délires transhumanistes, etc. : toutes ces projections sont une façon de porter les reliques de ce grand mystère.

#Max Weber #Auguste Comte #Athanasius Kircher #Newton

L'industrie matérielle qui produit des biens et des services est toujours accompagnée d'une industrie de l'imaginaire. Et ce dès le début de la révolution industrielle. De Guerlain et l'industrialisation du luxe, puis la presse, l'audiovisuel, le jeu vidéo et aujourd'hui le logiciel. Le moteur interne de l'industrie ce sont les industries culturelles, qui lui servent de projection. On ne peut comprendre la Silicon Valley par exemple que par sa proximité avec Hollywood.

#Crystal Palace #Abbé Suger #Steve Jobs #transparence

Intervenants
  • philosophe, professeur en sciences de l’information et de la communication à l'Université Rennes II
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