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Numérique & éthique. Le numérique peut nous perdre, le numérique peut nous sauver ?

44 min

Serge Tisseron s'entretient avec Claudie Haigneré, conseillère auprès du directeur de l'agence spatiale européenne, présidente du conseil scientifique de la Chaire L'humain au défi du numérique du Collège des Bernardins, et Jacques-François Marchandise, co-directeur de la Chaire avec Milad Doueihi.

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Le numérique est pour beaucoup de nos contemporains une source d’angoisse : tout va très vite, tout devient difficile à comprendre, et en plus nous sommes volontiers invités par les médias à nous focaliser sur tout ce qui fait peur. Mais pour Claudie Haigneré et Jacques-François Marchandise, le numérique est d’abord un ensemble de défis à relever. Car s’il peut nous perdre, il peut aussi nous sauver. Ecoutons-les nous parler des pratiques humanistes qui se développent partout, dans les champs de la santé et du handicap, de la culture et de l'éducation, dans l’agencement des villes et des territoires et au service de l’oxygénation de notre démocratie.

#technique socialisée #angoisse #literacy #incertitude

Jacques-François Marchandise : Je pense qu'il y a une fabrication autour de cette histoire de la vitesse qui est liée au rythme de la nouveauté, à celui de l'innovation mais qui est pour moi de l'innovation jetable. Si on essaie de se demander ce que le numérique a réellement changé dans nos vies au fil des dernières décennies, il faut comprendre que c'est déjà pas mal de décennies. Les geeks entrent en maisons de retraite; les seniors ont des usages avancés du numérique. C'est donc peu pertinent de parler de "digital natives" pour parler des jeunes d'aujourd'hui puisque nous sommes dans un monde où il y a du numérique depuis très longtemps. Je pense aux travaux de Seymour Papert qui, dès les années 1970, parlait de faire entrer l'informatique à l'école, avec le langage Logo par exemple.

#humanisme numérique #matérialisme numérique #Seymour Papert #Milad Doueihi

Jacques-François Marchandise : La technique c'est du pouvoir. Les acteurs qui maîtrisent les grandes plateformes techniques sont des acteurs qui ont pris un pouvoir qui se lit au travers de leur capitalisation boursière, entre autres. Et la question est de savoir s'il y a des contre-pouvoirs et jusqu'où nous avons prise là-dessus.

#GAFAM #communautés d'usagers

Claudie Haigneré : La régulation par les pouvoirs publics pour contrôler certains de ces éléments du pouvoir numérique sont importants bien sûr. Mais je crois que nous avons aussi un pouvoir individuel qui passe par le discernement - davantage que la literacy numérique, même si connaître techniquement c'est important, mais au-delà, et dans un monde complexe, avec des algorithmes pas toujours ni loyaux ni transparents - l'esprit critique, et cette capacité à garder vives les vertus humaines de l'incertitude. Cette capacité individuelle et aussi collective - comme on le voit avec les réseaux - de discernement est une voie vers l'empowerment, vers le pouvoir se capaciter soi-même par rapport au numérique. Cet élément de culture numérique est essentiel, c'est vraiment quelque chose dans lequel on doit pouvoir se sentir un habitant de cette culture. Et un habitant avec un pouvoir d'agir.

#éloge de l'incertitude #literacy

Jacques-François Marchandise : Le torrent des certitudes du discours numérique gagne à être confronté au doute. 

Jacques-François Marchandise : L'incertitude ça consiste à dire : "nous avons développé une capacité très renforcée par le numérique à essayer, réessayer, faire des choses imparfaites, y compris dans nos cultures d'ingénieur, dans nos cultures techniques, à l'opposé des mondes industriels classiques qui essaient de faire d'emblée l'objet le mieux fini possible, celui avec la meilleure qualité, et visent d'emblée l'excellence. En revanche, dans le champ numérique, on en est à essayer le prototype depuis le début, à itérer, à refaire les choses : c'est quelque chose qui est presque natif dans l'informatique, l'informatique a toujours procédé par approximations, considérant qu'elle n'arriverait pas à aboutir à des espaces de perfection. Je trouve passionnant de se dire qu'alors à où nous vivons depuis toujours avec l'idée d'une informatique qui va quadriller nos vies : en fait ça n'a jamais été comme ça, ce n'est même pas le projet originel. Et ça nous redonne un libre arbitre formidable.

#libre arbitre #gratuité des systèmes numériques #éthique #régulation

Claudie Haigneré : On pose souvent la question "Quelle planète allons-nous laisser à nos enfants ?" Mais j'ai toujours tendance à renverser la question : "Quels enfants allons-nous laisser à cette planète ? Quels enfants allons-nous laisser à notre humanité ?" Cette nécessité d'être dans le discernement quand on est dans cette culture numérique passe par l'éducation. 

Jacques-François Marchandise : Ce qui me frappe c'est qu'un certain nombre d'approches du numérique font comme s'il nous rendait immortels. Nous faisant perdre la mesure, la mesure du temps, de l'espace, la mesure des capacités de la planète notamment. Au contraire, le numérique nous permet aussi de restaurer quelque chose qui est de l'ordre de la mesure, de l'ordre de la compréhension de nos limites. Ce n'est pas parce que nous pouvons avoir des milliers de livres ou de morceaux de musique sur un tout petit espace que ça rallonge notre capacité à en faire quelque chose, notre temps de vie. Il y a quelque chose qui passe par l'expérience humaine, une expérience qui est à la fois du temps et une expérience de l'autre. Si le numérique sert à s'éloigner de cette mesure, alors il est destructeur. Si au contraire si nous arrivons à comprendre que nous allons mourir, que nous allons transmettre, que nous sommes dans un temps long de l'humanité, alors ça va être beaucoup plus intéressante

Jacques-François Marchandise : Ce que nous produisons avec le numérique est un fait de notre histoire et de notre culture qui remonte à des socles bien plus anciens et nous projette aussi dans la transmission entre les générations, dans le fait que le numérique n'est pas là pour ne laisser aucune trace dans l'histoire et dans notre partage. Le réinscrire dans notre histoire nous protège à la fois du fantasme de toute-puissance numérique comme de la résignation fataliste.

#mémoire des catastrophes #Lorient Centre de rééducation de Kerpape #Jean-Paul Departe #Audrey Bonjour

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