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Splendeurs et misères des réseaux sociaux

45 min

Serge Tisseron s'entretient avec Antonio Casilli, sociologue spécialiste des réseaux sociaux, maître de conférences en humanités numériques à Télécom ParisTech et chercheur au Centre Edgar-Morin de l’EHESS.

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' Crédits : Christophe SIMON / AFP - AFP

Les réseaux sociaux sur Internet ont d’abord été étudiés par les sociologues du point de vue des nouvelles opportunités qu’ils offraient et des nouvelles formes de communauté qu’ils permettaient. Les années 2000 ont vu ainsi se développer des travaux autour de la façon dont la culture numérique était porteuse d’un nouveau rapport au territoire, au don (qui n’est plus un acte de bienfaisance unilatérale, mais une obligation sociale réciproque) et même à la politique, avec l’émergence possible de nouvelles vertus démocratiques. Quinze ans plus tard, les réseaux sociaux sont accablés de critiques. Alors, celles-ci sont-elles fondées ou relèvent-elles d’un climat de panique morale ? 

Antonio  Casilli : Certains auteurs comme Jean Twenge ou Sherry Turkle  considèrent qu'il y a une sociabilité "originaire", chargée de connotations positives, qui serait la sociabilité "en dur", le fait de se rencontrer en face à face. A mon sens, ces analyses font l'impasse sur le fait que les êtres humains ont toujours vécu des modes d'existence  symboliques en même temps que concrets. De ce point de vue-là, la  sociabilité intermédiée par les technologies de l'information et de la communication n'est pas radicalement différente de celle qui était intermédiée par les romans, la presse écrite ou le récit oral des rhapsodes de l'époque  homérique. On peut vivre dans ces deux plans simultanément. Etre capable de vivre dans une dimension symbolique ne veut pas dire que l'on ignore ce qui se passe dans la vie de tous les jours.

#Jean Twenge #Sherry Turkle

La notion de privacy nous l'avons héritée de la jurisprudence américaine, de The right to privacy publié en 1890 par deux juristes qui définissaient la privacy comme le "droit d'être laissé en paix." Aujourd'hui, ce  "droit d'être laissé en paix" semble très éloigné de ce que l'on recherche  dans l'expérience des réseaux sociaux. On ne peut pas dire de quelqu'un se rend sur Twitter qu'il veut faire l'expérience de la solitude ou de l'isolement. Au contraire, on est  constamment en train de redéfinir avec les autres quelles sont les  frontières de ce qui est public et de ce qui est privé. Aujourd'hui, la vie privée n'est plus un droit individuel mais une négociation  collective, un processus qu'on réalise ensemble. Elle est un faisceau de droits à définir collectivement. 

#1978

Notre  vie est un concept négociable, tribune d'Antonio Casilli et de Paolo Tubaro, dans Le Monde du 24 janvier 2018

Antonio  Casilli : Nos données sont déjà monétisées par les grandes plateformes mais si on joue ce jeu-là, on va se retrouver  très vite dans une situation de prolétarisation des usagers. Les  plateformes commerciales poussent déjà chacun d'entre nous à reconnaître  la valeur économique, financière de ce que nous mettons en ligne. Le  paradoxe est qu'au moment même où elles nous poussent à reconnaître que tel clic a telle valeur, que telle vidéo peut valoir x  pour un annonceur, elles nous disent aussi "Attention, tu n'es pas là  pour gagner de l'argent mais pour être un amateur heureux, un passionné  désintéressé". Elles nous mettent en situation  de produire de la valeur et en même temps elles disent "tu ne  peux pas te permettre d'être dans une situation de vénalité, de  recherche de gain, tu dois accepter la  non-reconnaissance de ta contribution". Comment sortir de ce paradoxe, de ce double bind ? Si on pense s'en sortir en acceptant de jouer le jeu de la monétisation, de la  revente à la pièce de nos données, on va avoir un problème de  négociation asymétrique avec les plateformes. Parce que si je dois décider avec Facebook - voire contre Facebook - quelle est  valeur de chaque photo de chaton que j'ai mise en ligne depuis dix ans, j'aurais du mal. Parce qu'ils ont des bataillons d'avocats, et des structures de conditions générales d'usage opaques qui ne seront jamais modifiables du fait d'un seul utilisateur parmi 2 milliards d'usagers. Je vais donc me retrouver dans une situation de faiblesse dans la négociation. Il faut avancer ensemble et prendre conscience collectivement que cette valeur-là est le carburant des grandes plateformes, son rouage, et que chacun d'entre nous est un travailleur de ces plateformes. Ces données ne sont pas "données" au sens étymologique  du terme, elles n'existent pas dans la nature, elles doivent être produites par quelqu'un. C'est pourquoi nous devons inventer ensemble des manières de gérer ce travail collectif.

#Dominique Cardon #Quadrature du Net #Berlusconi 

On a tendance à penser que l'intelligence artificielle est intelligente et qu'en plus, elle est artificielle. J'ai du mal avec ces deux idées. Les intelligences artificielles ont besoin d'apprendre, c'est pour cela qu'on parle de machine learning. Mais pour que l'apprentissage machines ait lieu, il faut que quelqu'un enseigne. Or ceux qui enseignent aux machines ne sont pas le plus souvent des data scientists ou des ingénieurs informatiques sublimes mais des personnes modestes qui effectuent un travail ingrat, mal payé, des micro-travailleurs payés 1 ou 2 centimes la pièce pour des opérations de qualification de contenus en ligne : ajouter une description sur une photo, transcrire ou traduire une texte, mettre des balises sur une vidéo de 10 secondes. Et qui acceptent ces travaux parce qu'ils habitent en Malaisie, en Indonésie, au Nigeria ou à Madagascar, des pays qui ont des taux de rémunération mensuels très faibles et des taux de chômage très élevés. 

#ouvriers du clic

Intervenants
  • Professeur à Telecom Paris, Institut Polytechnique de Paris
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