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Épisode 5 :

Où habitons-nous ?

43 min
À retrouver dans l'émission

Le vivant, ce ne sont pas seulement les faits, nos corps, la biologie. Ce sont aussi, peut-être d’abord, des expériences, subjectives, vitales, parfois mortelles, qu’il faut entendre, méditer, qui passent par la parole et la pensée. Ce soir, avec Roland Schaer, philosophe.

Les nomades kirghizes, autrefois libres de leurs déplacements, sont aujourd'hui bloqués dans l'hostile corridor de Wakhan, en Afghanistan.
Les nomades kirghizes, autrefois libres de leurs déplacements, sont aujourd'hui bloqués dans l'hostile corridor de Wakhan, en Afghanistan. Crédits : Gohar Abbas - AFP

« Il ne sait plus où il habite » : quand nous disons cela de quelqu’un, c’est, pour nous, le signe d’une détresse extrême. Roland Schaer, Répondre du vivant (Le Pommier 2013),  nous permet de comprendre pourquoi. 

C’est que « habiter » est le geste premier des vivants, leur définition, qui devient chez l’homme un danger et une responsabilité ? Nous habitons d’abord notre corps, qui lui-même habite le monde où il construit son habitat, ses habits, ses habitudes. Tous les vivants le font. 

Les êtres humains, eux, ont désormais pour responsabilité de rendre ou de maintenir le monde non seulement vivable mais habitable. Il y a le risque de détruire la maison commune. Et aussi le risque que le « chez soi » qui est en échange avec le monde, qui est hospitalier par principe, devienne une clôture, prison et exclusion à la fois. Ceux qui crient pour en chasser les autres « on est chez nous » ne savent plus où ils habitent, car nous habitons tout le monde.

Un être vivant doit constamment échanger avec son milieu. Il survit de ses entrées et sorties de matières d’information qui peuvent aussi déclencher sa mort. […] Dans ce mécanisme métabolique se fabriquent deux milieux : le milieu intérieur – avec des paramètres relativement stables – et le milieu extérieur – où les paramètres fluctuent. Le milieu intérieur, ce premier endroit où nous habitons, grâce auquel nous habitons tous les autres, c’est notre corps.

L’une des caractéristiques du système Terre : il est hospitalier à la vie.

Les habits, c’est un habitat qu’on transporte avec soi. Très vite, ça a été une parure, une manière de créer un lien social, une façon de séduire…

On pense aujourd’hui que Chambord n’a jamais été destiné à être habité voire n’est pas habitable. C’est assez amusant de se dire que Chambord est inhabitable parce qu’au fond François Ier voulait en mettre plein la vue à Charles Quint et créer un objet unique, un rêve d’architecture.

Nous avons été longtemps convaincus que seule l’espèce humaine rendait le monde habitable. [...] La responsabilité globale de l’habitabilité du monde nous est confiée parce que nous pouvons la compromettre et la détruire. Au moment où notre puissance technique s’accroît on se rend compte qu’elle peut aboutir à la destruction d’habitats, surtout les habitats naturels, garants de la biodiversité.

J’ai tendance à penser que lorsque l’on parle aujourd’hui de la question de la fertilisation des sols, on est amené, dans le même geste, à se préoccuper des populations microbiennes, virales. On ne peut plus penser l’un sans l’autre.

Ce qui est en jeu, c'est le salut. Habiter, c'est aussi être préservé, être nourri, protégé... sauvé. Les monothéistes ont poussé cette promesse hyperbolique à l'immortalité, comme s'il pouvait exister une vie sans la mort, comme si elle pouvait avoir une valeur quelconque une fois débarrassée de sa vulnérabilité.

Extrait musical choisi par l'invité : Partita n° 2 pour piano de Jean-Sébastien Bach (BWV 826), interprète Martha Argerich.

Emission déjà diffusée le 19 juillet 2019

Bibliographie

Répondre du vivant, Roland Schaer

Répondre du vivantRoland SchaerÉditions Le Pommier, 2013

Intervenants
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