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Illustration de « Un jour on entre en étrange pays »

Colette Mazabrard : " Face à une langue qui se dérobe, il faut réapprendre"

58 min
À retrouver dans l'émission

A l'occasion de la sortie de son livre « Un jour on entre en étrange pays » aux éditions Verdier, l'auteure nous parle du langage auquel parfois elle se cogne, du mot cancer souvent synonyme de honte, et de marches en sauvage qu'elle entreprend à nouveau pour se réapproprier un corps meurtri.

Illustration de « Un jour on entre en étrange pays »
Illustration de « Un jour on entre en étrange pays » Crédits : @Colette Mazabrard

Dans ce second roman, l’auteure évoque cet étrange pays, où l'on s'en remet au bloc opératoire, où l'on entaille et tranche pour soigner. Là, tout se met à vaciller. Alors on prend refuge dans une lumière, un sourire, un insecte qui déplie ses pattes, une bogue de châtaigne posée sur la table. Dans l'Étrange pays, l'ombre irradie au coeur de la lumière, la mort palpite dans la vie. On réapprend le souffle du vent, la caresse de la lumière sur les herbes, l'infinie tendresse.

Le “tu” est le lieu d’une communication intime, peut-être de soi à soi, de soi à un lecteur, à une enfance, ou  à ce qu’on imagine de l’autre. Le tutoiement fait partie du mode de communication de mes ouvrages, c’est le mode de rencontre d’une intimité ou d’une absence, c’est la création d’un espace intermédiaire. Il a à voir avec quelque chose de la marche. Quand on marche, on est dans l’entre-deux de ces voix intérieures qui sont réveillées par les pas, toutes ces voix qui nous habitent, notre propre voix et aussi les rêves, et ces choses qui viennent d’ailleurs.

Je n’ai pas tellement la conscience du lecteur et parfois, j’ai un sentiment d’obscénité à lui présenter des choses aussi crues, aussi intimes. Cette obscénité, je lui fais un sort parce que sinon, je ne m’en sors pas, je continue à écrire toujours la même chose, je continue à faire des bribes avec des « tu », et parfois, ces formes fragmentaires de récit sont difficiles à terminer. Tant que le temps ne s’arrête pas, on peut continuer à accumuler des bribes.

Le mot cancer fait peur, il gêne, il y a une honte attachée à ce mot. Le cancer que j’ai eu est très curieux, c’est un cancer qui se guérit uniquement par la chirurgie, et la peur que je ressens, je ne suis pas sure que ce soit le cancer qui l’ait générée, je pense que c’est vraiment la chirurgie qui, chez moi, génère les peurs : c’est le bloc opératoire, l’impression d’être dépecée, l’hôpital comme une machine, avec ses mots, ses rituels qu’il faut apprendre.

Ecrire la maladie c’est reproduire cette bataille avec les mots qu’il y a en permanence dans mes textes et dans ma vie : trouver le mot, se poser la question de savoir s’il décrit bien la chose. J’utilise les mots pour ne pas me casser la figure, pour ne pas me perdre et pour avoir une prise sur le réel. Souvent je vais chercher la racine du mot, et dans un hôpital, on est face à une langue qui se dérobe et qu’il faut réapprendre, elle devient ce réel sur lequel on bute. En fait,  ce contre quoi je me cogne, c’est aussi le langage.

Mon livre est un journal de ces marches que j’ai entreprises pour reprendre pied et le fil de la vie. Je reprends progressivement les voyages, c’est un retour dans la vie voyageuse que j’avais avant l’hospitalisation. Je n’ai pas prémédité d’écrire ce livre, mais j’ai prémédité de réapprivoiser ce corps charcuté et peu à peu j’ai repris les marches en sauvage.

Archives

Georges Perec, émission « Images et visages du théâtre d’aujourd’hui », 1970

Gérard Haller, émission « Du jour au lendemain », France Culture, 2010

Lydie Salvaire, émission « Par les temps qui courent », France Culture, 2017

Références musicales

Nine Inch Nails, Adrift And At Peace

Eels, Electro-Shock Blues

Max Richter, A Bird in a Box

Thom Yorke, Analyse

Prise de son

Marie Lepeintre

Intervenants
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