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A l'arrivée - ou au départ - d'Amemnos

Amemnos ou la saveur du souvenir

2 min
À retrouver dans l'émission

Un breuvage au goût réglisse en guise d'entrée et de sortie à l'intérieur d'une ville fascinante.

A l'arrivée - ou au départ - d'Amemnos
A l'arrivée - ou au départ - d'Amemnos Crédits : Farhan Baig - Getty

La Charte sacrée d’Amemnos décrète que tout est permis sitôt franchis les immenses portails incrustés de lapis lazzuli. Chacun le sait : aucun vin de fruit n’est plus capiteux que celui versé dans ses tavernes. Aucun mets ne surpasse sa célèbre spécialité, le touztaki grillé. Le quartier des plaisirs abrite des éphèbes dociles et des filles plus belles que nulle part ailleurs. Et l’on raconte même que, pour ceux qui aiment ce genre de jeux, des esclaves passent de vie à trépas dans les salles de tortures où les visiteurs officient comme bourreaux.

À Amemnos, aucune règle n’a cours ; sauf une : il faut s’engager à boire, au jour du départ, le filtre écarlate des sorciers-gardiens de la cité. C’est un filtre d’oubli, un charme nécessaire qui évite à chacun le remords, parfois la honte, et toujours le regret.

Sur des vestres, une file continue de voyageurs serpente vers la Porte Bleue. Qui sur un destrier, qui sur un mulet, ou à pied, comme nous. Certains ont déjà fait le voyage, l’un affirme, yeux brillants et dents vermeils : « Pour la cinquième fois ».

Nous y voici enfin. Nous payons la somme due, considérable, pour un jour seulement. Un garde nous tend la coupe de bienvenue. Le breuvage est opaque, tiède, il laisse sur la langue une amertume de réglisse. Puis, on nous indique un couloir en pente déclinante, qu’éclairent faiblement des torches. Nous marchons, fort longtemps. Derrière une tenture, enfin, une étroite salle, creusée dans la roche. Un adolescent, presque un enfant, nous prie de nous déshabiller. Il nous allonge sur un banc de pierre. L’obscurité vient, puis le froid. Nos paupières se font lourdes.

Soudain, la lumière nous aveugle. Nous voici de nouveau hors des murs d’Amemnos. Nous sommes nus, nos vêtements gisent, froissés, à nos côtés. Nous avisons un garde, un colosse. Je demande :

– Sommes-nous déjà entrés dans Amemnos ?

Le géant hoche la tête.

– Et qu’y avons-nous fait ? poursuit mon camarade.

Sans répondre, l’homme désigne d’un geste impérieux le chemin de pierre. Il nous faut partir. Il nous reste d’Amemnos une mâchoire empâtée, des lèvres au goût de réglisse, des dents encore carmin. Et un doute sur la véracité de la légende, une sensation d’escroquerie qui ne cesse de grandir.

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