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"Tous les mots sont bizarres, c'est ce qui en fait l'originalité."

Ycixik, la ville où la langue bouge sans cesse

3 min
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Première des évasions que nous propose le lauréat du Prix Goncourt 2020 vers une ville méconnue, peut-être inconnue, voire totalement imaginaire. Direction Ycixik, où les visiteurs doivent proposer pour entrer un mot nouveau.

"Tous les mots sont bizarres, c'est ce qui en fait l'originalité."
"Tous les mots sont bizarres, c'est ce qui en fait l'originalité." Crédits : THOMAS SAMSON - AFP

La nuit tombait déjà lorsque, après une épuisante journée à dos de vigogne, nous sommes parvenus aux marches de la ville d’Ycixik. La steppe prend fin sur la verticalité d’une immense falaise de calcaire blanche, trouée d’arbalétrières, qui barre l’horizon. Une lourde porte de granit, en contrebas de la paroi crayeuse, s’orne d’une bouche à trois lèvres, symbole du royaume depuis la nuit des temps. Puis, il nous faut gravir un interminable escalier rectiligne, creusé dans la roche, qui conduit jusqu’à la surface de la sierra, et à la ville d’Ycixik aux cent tourelles.

À mi-chemin du but, nous devons nous arrêter à un sas, que gardent des hommes et des femmes en armes. Les Gardiens de la Pierre – c’est le nom qu’ils se donnent – nous posent la question traditionnelle :

« Étranger, quel est ton mot ? »

Car nul ne peut entrer dans la cité d’Ycixik s’il ne propose aux Gardiens un nom nouveau et inconnu. Sur ce haut plateau au relief chahuté, léché par les vents des déserts de l’Est, la langue bouge ainsi sans cesse, au gré des voyageurs qui le visitent.

L’année dernière, des explorateurs des pays du Grand Sud ont apporté les mots « sasouni » et « outika ». Sasouni – nous a précisé notre guide – désigne la « couleur fugace de la lune lorsqu’elle pointe à l’horizon les matins d’hiver », et outika un verbe qui signifie « se taire, parce c’est toujours préférable de ne rien dire plutôt que d’énoncer une bêtise ».

L’exercice est difficile. D’abord parce que le voyageur n’a droit qu’à trois essais, et que la langue d’Ycixik est compliquée, son vocabulaire est riche de plus d’un million de mots. Ensuite parce qu’un vocable est refusé s’il se prononce exactement comme un autre, qui s’y trouve déjà présent avec un autre sens. Ainsi, mon camarade a d’abord tenté le mot « statistique », mais il signifiait pour eux « le bruit que font les ailes de la chouette au cœur de la nuit ». Puis il essaya « culture », mais « culture » n’est rien d’autre pour l’habitant d’Ycixik que « l’odeur fétide typique des pigeonniers ». Enfin, désespéré, mon ami proposa le mot « bidet ». Les gardiens de pierre l’acceptèrent, après avoir toutefois exprimé des doutes sur l’existence d’un tel objet.

Pour ma part, j’ai réussi l’examen d’entrée du premier coup, et fait pénétrer dans la langue le mot « orthographe », dont le son a beaucoup plu à nos hôtes, parce qu’il ressemble beaucoup à atagraff, qui évoque dans leur dialecte un « homme ou une femme dont le bas du dos est vraiment très poilu ».

Ils répètent « ortograf ! », « ortograf ! », « ortograf ! », en riant très fort, afin d’apprendre à le prononcer à la perfection, mais il se révèle ici totalement inutile voire incompréhensible, car les très savants citoyens d’Ycixik ne possèdent pas l’écriture.

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