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Une ville floue

Yarga ou la ville sans qualité

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Rien de spécial à voir à Yarga, ville comme en retrait du temps où rien ni personne ne semble remarquable. Une stratégie ?

Une ville floue
Une ville floue Crédits : ivanastar - Getty

Les indigènes semblant paisibles, nous décidâmes de passer la nuit. Nous n’envisagions pourtant pas de faire halte à Yarga. La ville ne possède a priori rien de remarquable. Une rivière paresseuse la traverse, l’océan est loin, tout comme la montagne. Aucune basilique élancée ne s’élève sur ses collines basses, aucune haute muraille ne la protège. Dans ses parcs modestes, pas un arbre n’est centenaire. Nul suzerain n’a jamais daigné y édifier une forteresse, sans même parler d’un palais. Son architecture est si banale que ses bâtisseurs semblent avoir fait assaut de conformisme.

Al Sufi le Pieux ne mentionne pas Yarga dans son Livre des villes illustres, Witten n’en dit mot dans son Tractatus urbanisticus, Serge Cerep l’a oubliée dans son célèbre Bâtir Construire. Les cartographes, dont on connaît le sérieux, semblent indiquer son emplacement à regret. On aura beau fouiller sa mémoire, aucun nom ne reviendra d’un savant, ou d’un artiste qui soit né à Yarga.

L’histoire elle-même semble avoir oublié Yarga. On se souvient du Grand incendie de Nollod, de la peste noire qui ravagea Hapra, du terrible siège de Ytor, de la date de la bataille de Grimanna, de l’épouvantable séisme de Ximeco... Mais devant Yarga, l’envahisseur passe son chemin, l’épidémie s’éteint et si la terre tremble parfois, c’est sans y croire tout à fait. Non, l’histoire semble se désintéresser de Yarga.

Puis, peu à peu, comme on s’interroge, comme on questionne, le voile se déchire.

On apprend qu’Ottomet, l’immense architecte du Grand Temple d’Istar, naquit à Yarga, dont le Grand conseil le chassa quand il n’avait que vingt ans. Tout comme les élus de la ville exilèrent, au même âge, la formidable poétesse Ibnor, alors qu’elle écrivait son immortel Champ noir du malheur. On découvre que quelques siècles plus tôt encore, d’autres édiles expulsèrent, alors qu’il était presque un enfant, le très sage Alto-pen, qui rivalisa pourtant avec Euclide et Pythagore.

Et l’on comprend alors que la médiocrité est la voie discrète que Yarga s’est fixée. Ce qui paraît une malédiction n’est rien d’autre que sa stratégie pour traverser les siècles sans éveiller l’attention.

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