LE DIRECT
Affiches campagne présidentielle

Les électeurs face à Baudrillard : comment se décider ?

4 min

Ce conseil aujourd’hui ne sera pas pour les candidats… mais pour les électeurs. Car oui, le dimanche 23 avril prochain, nous aurons fait un choix, celui de voter ou pas, celui d’élire un candidat ou de s'abstenir… mais d’ici là, comment se décider ?

Affiches campagne présidentielle
Affiches campagne présidentielle Crédits : Philippe de Poulpiquet - Maxppp

Une vingtaine de seconde pour onze candidats : voilà à quoi ressemble un temps de parole équitable pour chacun d’entre eux à une dizaine de jours des élections : une vingtaine de secondes donc, pour les entendre, mais aussi, nous, pour nous décider…

Alors, certes, il y a eu des semaines, des mois de campagne auparavant, et il reste, bien sûr, les meetings… mais on peut remarquer que, depuis lundi, nous sommes entrés dans un moment très paradoxal : le moment où l’on n’entend parler que des élections, et où pourtant on ne peut plus entendre parler les candidats eux-mêmes, sauf, donc, à respecter scrupuleusement cette équité des temps de paroles. Dans ces conditions, le problème est donc bien : comment faire ? Comment se décider, sans rien entendre, ou si peu, des candidats ?

Mais on pourrait aussi poser le problème autrement : si les candidats ne parlent pas ou peu, on entend quand même bien parler, et même beaucoup parler de ces prochaines élections... qu'y a-t-il alors à la place de leurs discours ? Eh bien, plein d'autres discours…: des analyses, des chroniques, comme celle-ci, ou encore... des sondages !

Dans L'échange symbolique et la mort, Jean Baudrillard développe justement toute une réflexion sur les sondages, et il demande ainsi s’ils « infléchissent le vote, s’ils donnent une photographie exacte de la réalité, ou s’ils sont seulement de simples tendances »… Et à notre tour de demander : malgré toute les critiques qu'on leur adresse, les sondages pourraient-ils être un secours pour prendre une décision ?

Au contraire ! Pour Baudrillard, les sondages sont indécidables, ils sont l’indécidable. Parce que, dit-il, ils « manipulent de l'indécidable » : ils reproduisent des intentions de vote qui ne sont que des intentions, et non des décisions. Les sondages ne produisent donc pas l'opinion, ils la reproduisent, ils reproduisent paradoxalement ce qui n'a pas encore été produit, à savoir la décision même.

Et pourtant, le problème reste pour nous le même : comment donc décider de son vote ? Ou plutôt, qu'est-ce que décider en une telle absence de réalité des sondages et des candidats ? C'est peut-être d'ailleurs la 1ère question qui soit quand on vote : qu'est-ce que décider réellement ? Et plus précisément, voter peut-il être une décision réelle, c’est-à-dire un acte délibéré, forgé et argumenté ?

Sur ce point, en revanche, Baudrillard est sans appel : « La sphère électorale, selon lui, est de toute façon la 1ère grande institution où l'échange social se réduit à l'obtention d'une réponse ». Or, une réponse, est-ce une décision réelle ?

Baudrillard, il faut le dire, s'exprime dans des pages intitulées « L'ordre des simulacres » : sans surprise, il nous dit ainsi que le vote, ou cette forme binaire de question / réponse, désarticule l'acte de la décision, réfléchi et complexe, au point même d'en faire un simulacre de décision.

Et pourtant encore, malgré cette décision qui n'est plus qu'un simulacre, malgré ces sondages qui ne sont que des miroirs, malgré ces discours vides... malgré tout, nous serons bien obligés de décider... Le problème restera bien le même pour nous et au moins jusqu'au dimanche 23 avril : comment donc se décider ?

Faut-il ne pas prendre de décision, ou du moins, décider que la décision de choisir un candidat est un jeu, que les élections relèvent de la contemplation d'un spectacle statistique, ou pire encore, pour reprendre les termes de Jean Baudrillard, que la sphère politique est une pure représentation, qui se vide de toute substance sociale ? Et si tout est si faux, que déciderons-nous au final ? Non pas comment ou qu'est-ce que décider, mais que décider au final, entre du faux, du rien et du vide ?

CONSEIL

Sans juger aussi durement le monde politique, les élections ou le vote, comme le fait Baudrillard, sans en faire les ordres par excellence du simulacre, on peut malgré tout le suivre sur un point : si le système électoral ne représente plus rien, sauf du vide et du faux, alors voter reste quand même quelque chose, « une véritable réponse, une vengeance désespérée, je cite : celle de laisser le pouvoir enterrer le pouvoir».

L'équipe
Production
Avec la collaboration de

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......