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Les annales politiques et littéraires

1908 : la première prud'femmes est élue à Paris

5 min

Une nouvelle histoire de vote, ce matin, avec l'historienne Claire Lemercier

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Les annales politiques et littéraires

La presse française, en général, ne l'appelait que « Mademoiselle ». Si on connaît le prénom de Clémence Jusselin, c'est parce qu'on a parlé d'elle jusqu'à Hawaii. Il faut dire qu'elle était la première femme, dans la France contemporaine, élue dans une assemblée. C'était aussi la première à tenir des fonctions de juge – plus précisément, celles de « prud'femme », comme on l'a dit quelque temps à l'époque.

Dimanche 29 novembre 1908, dans les mairies d'arrondissement parisiennes, on pouvait voter pour élire les conseils de prud'hommes. C'était la première fois que les ouvrières et les patronnes avaient le droit de vote, selon une loi de mars 1907. Et surtout le droit de se porter candidates : pour cela, il avait fallu une seconde loi, seulement deux semaines avant l'élection. Cela laissait très peu de temps pour s'organiser, et les candidates de Paris, fleuriste, crémière, comptable, couturière – socialistes ou plus centriste –, n'avaient pas beaucoup d'espoir. Pourtant, Clémence Jusselin, la secrétaire du syndicat des couturières-lingères – autant dire une midinette –, âgée de 30 ans, a été élue au premier tour, avec plus de 70 % des voix dans sa catégorie de métiers. Cela ne représentait en fait que 128 voix, en majorité masculines. En effet, pour voter, il fallait faire la démarche volontaire de s’inscrire. Malgré les efforts des syndicats, il y avait peu de votants aux élections prud'homales, et peu de candidats. Il faut dire qu'être élu, cela représentait beaucoup de travail : chaque conseil jugeait ou conciliait des milliers d'affaires chaque année – des questions de salaires, d'apprentissages ou de licenciements.

Et pourtant, ceux qui ont lutté contre l'élection des femmes aux conseils de prud'hommes ne prétendaient pas qu'elles seraient incapables de faire tout cela. Non, ce qui les ennuyait vraiment, c'était qu'il s'agisse d'une élection. Comme l'écrivait la Chambre de commerce de Lille, « il serait pernicieux, à tous les points de vue, de distraire la femme de ses devoirs de famille pour l'entraîner dans l'agitation de la vie publique ». On retrouve la vieille méfiance envers les partis et le processus électoral lui-même, forcément fauteurs de divisions, entachés de manœuvres troubles auxquelles il serait malvenu de mêler la vertu féminine. Et bien sûr la crainte que le vote aux prud'hommes ne soit qu'une première étape avant le vote politique. C'est bien, du reste, ce qu'espéraient les féministes, comme Eliska Vincent, qui faisait campagne depuis vingt ans sur la question. Les commerçantes avaient déjà obtenu en 1898 le droit de voter pour les tribunaux de commerce. Mais elles n'ont pu y être élues qu'en 1931, et pour le vote politique, il a fallu attendre 1944.

Pourquoi alors les sénateurs ont-ils fini par céder, en 1907, sur la question des prud'hommes ? (puisque, là comme ailleurs, c'étaient surtout eux qui retardaient le processus) Eliska Vincent avait bien travaillé son argumentation. L'idée, c'était de ne surtout pas parler de représentation, mais plutôt d'expertise, de technicité – de dépolitiser la question pour obtenir gain de cause. On avait besoin de femmes parce que les prud'hommes jugeaient beaucoup d'affaires amenées par des femmes, parce qu'il y avait des métiers féminins, comme celui de couturière. C'est bien l'idée que seule une couturière pouvait apprécier un travail de lingerie qui a permis l'élection de Clémence Jusselin. Cela ne l’a pas pour autant empêchée ensuite de militer, par exemple, contre les bagnes militaires !

Eliska Vincent rappelait aussi que plusieurs métiers avaient eu des corporations exclusivement féminines, avec des dirigeantes féminines donc, sous l'Ancien Régime. En fait, à la fin du 18e siècle, toutes les corporations avaient été rendues mixtes. A ce moment, on disait que le travail des femmes était une réalité nouvelle, déplorable mais dont il fallait tenir compte – mieux valait qu'elles soient dans les ateliers plutôt que réduites à l'indigence ou au racolage. On disait exactement la même chose en 1909 : le travail des femmes était une nouveauté incongrue, et le mot « ouvrière » amenait vite à discuter de prostitution. Un spectacle parisien mettait ainsi en scène une prud'femme – donc forcément une femme un peu prude – qui devait juger des tarifs d’une « demi-mondaine ».

Quant à la femme élue, c'est son couple qu'elle était supposée mettre en danger. En 1901, un député avait agité le risque que deux époux soient élus dans un même conseil de prud'hommes, et que la femme en devienne présidente. Que resterait-il alors de l'autorité de l'homme dans son ménage ? En 1909, Claudette Coste, une ouvrière textile de Vienne, est célibataire lorsqu'elle est élue au conseil de prud'hommes. Elle s'y connaît sûrement en tissus, mais c'est surtout une socialiste très populaire, qui dirige ensuite l'Union locale de la CGT jusqu'en 1929. Entre-temps, elle est devenue en 1913 la première femme présidente d'un conseil de prud'hommes. Son futur mari était un prud'homme métallurgiste, mais elle ne l'a épousé que vingt ans après leur élection : l'honneur était sauf.

Pour aller plus loin...

Un article de Joan Scott sur "L' ouvrière"

[Un texte sur les corporations féminines](http://www.persee.fr/doc/arss_0335-5322_1990_num_83_1_2932 -)

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