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Marcus Tullius Cicero

Comment Cicéron fut élu au Consulat en 64 av. JC

4 min

Une nouvelle histoire de vote ce matin avec l'historienne Florence Dupont

Marcus Tullius Cicero
Marcus Tullius Cicero

Chaque jour, en descendant au forum, médite ces idées : « Je suis un homme nouveau ; je demande le consulat, la cité où je suis est Rome.

Ecrivait Quintus à son frère Marcus Cicéron en 65 av JC dans une longue lettre qui est comme un manuel du candidat.

L’histoire de l’élection au consulat de Cicéron est exemplaire du fonctionnement des institutions de Rome à la fin de la République.

La République romaine élit chaque année à la tête de l’État deux consuls qui assumeront conjointement les pouvoirs civils et militaires d’un président de la République d’aujourd’hui. Ils sont candidats séparément et à titre personnel.

C’est le populus, c’est-à-dire l’assemblée des citoyens-soldats, qui élit les magistrats supérieurs (préteurs, consuls, censeurs). Le peuple tout entier, sous le nom de comices centuriates, est réparti en classes censitaires et unités de vote, les centuries, à l’intérieur de ces classes. A la fin de la République, il y a 5 classes et 193 centuries.

La procédure électorale donne l’essentiel du pouvoir de décision aux plus nobles et aux plus riches, inscrits dans les premières centuries de la première classe.

En effet, chaque centurie, a un nombre différent de membres, moins nombreux pour les plus riches plus nombreux pour les plus pauvres, alors que chaque centurie n’a qu’une voix. En outre pour voter il faut être présent en personne à Rome, ce qui réduit le corps électoral car de nombreux citoyens habitent dans toute l’Italie et au-delà.

On commence par tirer au sort une centurie de la 1ère classe qui votera la première, c’est la centurie prérogative, elle va orienter la suite du vote, car elle a valeur de présage. Puis les centuries votent successivement jusqu’à ce qu’on obtienne une majorité absolue. Si les 88 premières centuries sont unanimes, il suffit de 9 centuries de la 2ème classe pour avoir la majorité de 97 centuries. C’est ce qu’obtint Cicéron en 64 av. JC. L’autre consul de cette année, Caius Antonius, ne fut élu que grâce aux centuries de la 2ème classe et peut-être de la 3ème. Et ne l’emporta que de quelques centuries sur le 3ème candidat Catilina.

Ce système électoral permet à l’oligarchie sénatoriale de recruter à chaque fois deux des siens. Une campagne électorale consiste donc à activer des réseaux d’influence et multiplier les contacts personnels d’amicitia au plus haut niveau. Comme on le voit dans la lettre de Quintus, la force de Cicéron est d’avoir défendu de nombreux citoyens influents qui lui sont attachés par le devoir de reconnaissance et de faire espérer son secours à d’autres. Mais le système facilite la corruption et le crime d’ambitus, brigue électorale, malgré de nombreuses lois pour la réprimer. C’est pourquoi faire de la politique est ruineux.

Cicéron dut-il son élection à sa valeur d’avocat, une bonne campagne et sa richesse ? Le vote unanime de la 1ère classe en sa faveur montre qu’il était le candidat de la majorité de la nobilitas à un poste auquel il n’aurait jamais dû accéder. En effet, Cicéron est un simple chevalier, un homo novus, dont aucun ancêtre n’a exercé de magistrature en dehors de leur petite ville d’Arpinum. Il n’aurait jamais dû dépasser la fonction de préteur et briser « le plafond de verre ». L’historien Salluste, conjuration de Catilina XXIII, rapporte que la noblesse s’y résigna « Jusqu'alors, en effet, la majorité de la noblesse, le détestait violemment et estimait que ce serait pour ainsi dire souiller le consulat, que d'y laisser arriver un homme nouveau, tout remarquable qu’il fût. Mais la menace du danger fit reculer la haine et l’orgueil. »

Les nobles l’ont fait élire contre Catilina, le 3ème candidat, afin qu’il les en débarrasse. Sergius Catilina, ancien officier du dictateur Sylla, appartient à la plus ancienne noblesse romaine. Mis plusieurs fois en accusation pour divers crimes dont la brigue électorale, la concussion comme gouverneur d’Afrique et le viol d’une Vestale, il a été à chaque fois acquitté grâce à ses nombreux soutiens. Ruiné comme d’autres jeunes nobles, il les a rassemblés dans une première conjuration qui a échoué. Ils en préparent une autre. Ils prévoient d’assassiner les consuls, une partie du sénat et incendier Rome, pour prendre le pouvoir, obtenir la suspension des dettes et s’enrichir par des proscriptions.

Cicéron une fois élu, n’est pas entravé par les liens familiaux et les devoirs sociaux. Le sénat lui vote des pouvoirs exceptionnels. Cicéron brise la conjuration, n’hésitant pas à faire étrangler le 5 décembre 63 av. JC, cinq des principaux conjurés dans la prison du Tullanium dont Lentulus, l'un des préteurs de l’année. Il est ovationné par le peuple.

Les nobles ne lui pardonneront jamais, d’avoir mis à mort sans jugement des citoyens romains du plus haut rang ; menacé de poursuites en 58 av JC, il doit s’exiler et même si le sénat le rappelle un an après, sa carrière est finie.

_Quelques références bibliographiques:
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Claude Nicolet, Le métier de citoyen romain, Paris, Gallimard, 1967 chapitre « Comitia »

Quintus Cicéron, Petit manuel de campagne électorale et Marcus Cicéron, Lettres à son frère Quintus (édition Bilingue latin/français), Paris, Belles Lettres, 2017

Intervenants
  • latiniste et helléniste française. Professeure émérite de littérature latine à l'université Paris-Diderot,
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