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Affiche de la proclamation de la Commune de Paris, le 29 mars 1871, où est exposé son programme politique et social

Election sous la commune

6 min

Quentin Deluermoz évoque l'élection municipale du 26 mars 1871 à Paris

Affiche de la proclamation de la Commune de Paris, le 29 mars 1871, où est exposé son programme politique et social
Affiche de la proclamation de la Commune de Paris, le 29 mars 1871, où est exposé son programme politique et social Crédits : Fonds de la Bibliothèque historique de la Ville de Paris.

L’histoire que je vais raconter aujourd’hui se déroule dans un moment particulier, la Commune de Paris, cette révolution qui, du 18 mars au 26 mai 1871 a tenté de mettre en place un univers social et politique alternatif. C’est une histoire de votes et de nominations au pluriel. Elle. Elle s’organise également autour d’un lieu, qui pourra paraître incongru : le 8e arrondissement (un arrondissement bourgeois) ; et plus particulièrement le commissariat de police des Champs-Elysées. C’est une histoire que j’ai trouvé dans les archives avec l’historien Jérémie Foa.

La Commune de Paris éclate au terme d’un long processus qui comprend une guerre franco-prussienne, une défaite, une transition politique. On commencera ici au 26 mars, après la « reconquête de la ville par elle-même », selon les mots consacrés, et au moment où il s’agit d’élire les futurs membres de la Commune de Paris. Dans le 8e arrondissement l’emporte Jules Allix, une personnalité à part parmi les figures de la Commune. Ses idées, originales, sont teintées de fouriérisme et solidement partisanes de l’auto-organisation en ateliers. Il prend la direction de la mairie pour mettre en oeuvre une organisation politique par en bas qui évite la remilitarisation des fonctions. C’est pour cela qu’il s’intéresse particulièrement aux commissaires de police, qu’il remplace par des « délégué de justice et de vigilance ». Comme il l’explique au chef de ce qu’on appelle alors l’ex-Préfecture de police, mais qui reste la Préfecture de police, Raoul Rigault : ils « fonctionneront pour vous comme des commissaires de police, mais ils auront dans l’arrondissement le caractère civil que je désire ». Il nomme des proches de lui et dans le commissariat des Champs-Elysées il place Ernest Billot, un teinturier de 26 ans qui habite le quartier, ce qui joue sans doute dans ses relations avec la population . Allix cherche à diriger « son » arrondissement. Egalement chef de la 8e légion de la garde nationale, il désigne aussi les chefs de bataillon, jugeant les autres trop inexpérimentés ou réactionnaires. On assiste là à une tentative de réorganisation locale du pouvoir.

Mais celle-ci va être vite contestée. D’abord par les gardes nationales de l’arrondissement. Je l’ai dit, c’est une histoire de vote au pluriel : les gardes nationaux, qui incarnent les citoyens en armes, élisent alors leurs officiers –– composant autant de « petites républiques » qui parsèment la capitale. Au nom du droit à l’élection, ils contestent donc la décision de Jules Allix de nommer leurs chefs. Des pétitions sont envoyées à l’Hôtel de ville – ce qui n’est pas neutre, puisque sous la Commune, rappelons-le, les élus peuvent être révoqués à tous moment dans le cadre du mandat impératif. Il y a conflit de légitimité. Mais l’estocade vient de l’ex-préfecture de police : le 11 mai, Billot meurt d’un accident. Immédiatement Raoul Rigault réagit et fait envoyer selon ses termes « un homme à poigne non désigné par la municipalité » . Or comme Jules Allix, Rigault est aussi un élu du 26 mars 1871. Lui aussi tire en partie sa légitimité de là, - mais il est installé à une autre fonction. Le nouveau commissaire s’appelle désormais Démophile Coussat, cordonnier du 18e arrondissement et membre de l’Internationale. Le profil est différent, la situation aussi. Etranger à l’arrondissement, ses contacts avec la population sont plus tendus. Surtout, il met en œuvre une politique plus incisive. Il organise la perquisition des demeures des riches dignitaires du second Empire afin de reverser les richesses à la Commune. Les Versaillais parlent évidemment de « pillage ». Mais dans son esprit il met en œuvre le principe selon lequel, dans les termes en vigueur sous la Commune, il faut « abaisser le château et d’élever la chaumière ». Il reste là jusqu’à l’investissement de la capitale par les troupes versaillaises, en mai.

Voilà pour cette « petite » affaire, qui pourra paraître bien emberlificotée. On aurait tort cependant de n’en retenir que le caractère faussement brouillon. La Commune, rappelons-le, n’a duré que 72 jours. Et ce qu’on voit ici en acte, dans une ville par ailleurs assiégée par les troupes gouvernementales, c’est le travail constant mené par cette Commune pour redéfinir le périmètre de la légitimité politique et de la délégation de pouvoir. On l’observe dans les mairies, à l’hôtel de ville ou dans la garde nationale - on pourrait y ajouter les administrations, certains chefs étant aussi élus par les employés, avec cette idée, toujours, que le vote doit garantir l’égalité des conditions. Le vote accompagne par ailleurs bien d’autres expérimentations, comme la redéfinition des fonctions de police qu’on vient de voir (celle opérée par J. Allix), ou encore la limitation du salaire maximum des détenteurs des plus hautes fonctions.

En ce sens, à l’orée de la nouvelle élection présidentielle, mais aussi des législative, cette expérience de la Commune vient interroger les définitions et le système qui la sous-tendent : que peut la personne élue ? Quel est le périmètre de son action ? jusqu’à quand ? à quelle moment les citoyens peuvent-ils contester la politique menée ? Mieux, elle interroge jusqu’aux partages implicites de la distribution actuelle du pouvoir – entre ce qui serait un domaine de la politique, avec ses institutions et ses professionnels, et le reste, comme l’administration ou les lieux de travail, soumis à d’autres règles, par ailleurs de plus en plus managériales. La pratique du vote et son extension sous la Commune rappelle ainsi la diversité des formes, qu’on peine parfois à imaginer, que peut prendre la « démocratie » - un rappel peut-être à considérer à l’heure d’une crise profonde de la représentation politique.

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