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Michel Delbarre

Histoire d'un parachutage difficile: la campagne municipale de Michel Delebarre à Dunkerque en 1989

6 min

Une nouvelle histoire de vote aujourd'hui avec l'historien Frédéric Sawicki

Michel Delbarre
Michel Delbarre Crédits : STEPHANE DE SAKUTIN - AFP

La série « Le Baron noir », diffusée sur Canal Plus l’an dernier, dans laquelle le comédien Kad Merad alias Philippe Rickwaert campe le rôle de député-maire socialiste de Dunkerque a pu faire penser à certains que les scénaristes s’étaient inspirés de Michel Delebarre, qui fut pendant 16 ans, jusqu’à sa défaite aux municipales de 2014, le leader incontesté de la politique dunkerquoise.

Tout oppose pourtant le héros de fiction Philippe Rickwaert et Michel Delebarre. Le « Baron noir » est à la fois un apparatchik et un élu de terrain enraciné dans sa ville comme le suggère d’ailleurs son patronyme 100% flamand, plus proche du monde ouvrier que du milieu patronal local. Rickwaert apparaît moins comme un homme de dossier que comme un habile manœuvrier qui ne recule devant aucun mauvais coup pour devenir enfin ministre.

Michel Delebarre est la figure strictement inversée de Philippe Rickwaert. Il n’a pas attendu d’être député-maire pour devenir ministre, mais c’est largement parce qu’il est ministre en exercice, comme on va le voir, qu’il a conquis, en 1989, la mairie de Dunkerque.

La trajectoire politique de Michel Delebarre éclaire en fait ce type de carrière politique propre à la Ve République, que les politistes ont pris l’habitude de qualifier de carrière inversée, celle qui commence par les sommets de l’Etat avant de se poursuivre par la conquête et le cumul de mandats locaux.

S’il n’est pas un haut fonctionnaire d’Etat, Michel Delebarre est bien en effet un technocrate. Géographe de formation, il est devenu au début des années 1970, le directeur de cabinet de Pierre Mauroy à la mairie de Lille, puis au Conseil régional et enfin à Matignon en 1981.

C’est Pierre Mauroy qui l’impose comme ministre après son départ du gouvernement en 1984 aux Affaires sociales et à la formation professionnelle. Débute alors une carrière qui le conduit à intervenir fréquemment dans les médias dont il devient l’une des coqueluches .

Son entrée en politique électorale débute elle aussi par le haut. C’est grâce au scrutin proportionnel, qui entre en vigueur en 1985, qu’il est élu député du Nord pour la première fois en 1986, en même temps que conseiller régional. Il devient dans la foulée le 1er vice-président de la nouvelle collectivité élue au suffrage universel.

En quête d’un territoire électoral, dans la perspective des élections législatives de 1988, de nouveau au scrutin majoritaire, il est contraint d’abandonner l’agglomération lilloise, où l’horizon est passablement bouché, et il se tourne alors vers Dunkerque, après avoir obtenu le soutien du vieil Albert Denvers, le « boss » local, issu de la SFIO, maire de la riche commune « nucléaire » de Gravelines et surtout inamovible président de la communauté urbaine de Dunkerque depuis sa création en 1969.

Elu député d’une circonscription qui ne regroupe qu’un tiers de la ville de Dunkerque, il entreprend alors de partir à la conquête de la ville centre.

Une lecture sociologique sommaire pourrait laisser croire que sa victoire était largement prévisible. Ville très ouvrière, du fait de ses activités portuaires et sidérurgiques, ville qui vote à gauche aux élections nationales, Dunkerque peut sembler a priori un terrain n’offrant aucun obstacle au parachutage d’un socialiste aussi capé.

Mais la ville est solidement tenue depuis 23 ans par un maire de droite Claude Prouvoyeur qui met très peu en avant son étiquette politique et qui va offrir une résistance imprévue. S’il est vieillissant (62 ans) et s’il doit faire face à une situation économique difficile depuis la fermeture en 1984 des chantiers navals, qui s’est traduite par la perte de près de 3000 emplois, sa proximité avec la population, son omniprésence dans la vie locale, sa bonhomie et sa disponibilité, sans oublier bien sûr tous les liens de clientèle et de fidélité qui se sont tissés au cours des ans, lui fournissent des ressources appréciables.

C’est en jouant donc à fond l’image de la jeunesse, de la compétence et surtout de la connivence avec les milieux économiques que Michel Delebarre va l’emporter, de justesse, avec 116 voix d’écart au point que le scrutin sera annulé. Il devra donc s’y prendre à deux fois.

Ses bonnes relations avec les milieux économiques locaux ont été établies et consolidées par l’intermédiaire du ministère de l’Equipement et des Transports dont Michel Delebarre a la charge depuis 1988. Ce ministère lui confère notamment la tutelle sur le port autonome. Le milieu portuaire qui regroupe les responsables du port, ainsi que de nombreux chefs d’entreprise de transports et de fret va jouer un rôle de premier plan dans la lutte qui oppose Michel Delebarre à Claude Prouvoyeur. Moins par son poids électoral que par la caution d’homme efficace et économiquement compétent qu’il va apporter à Michel Delebarre.

Fort de cet appui, Michel Delebarre se présente comme le «sauveur» de l’économie locale. Pour attester de ses qualités et de ses capacités d’action, il fait défiler les ministres à Dunkerque : de Laurent Fabius à Michel Rocard, en passant par Bernard Kouchner, Alain Decaux et Georgina Dufoix…

Mais ce registre de la compétence enferme quelque peu Michel Delebarre dans un rôle de bienfaiteur sans ancrage local. On le soupçonne de n’avoir qu’un rapport instrumental à la ville. Pour tenter de faire oublier son parachutage, Michel Delebarre recourt à des ficelles dont la grosseur ne manque pas d’être dénoncée par ses adversaires.

La distribution par ses militants d’un tract rappelant les racines catholiques et flamandes de leur candidat, distribué le dimanche à la sortie des offices religieux, est vertement dénoncée comme un manquement grave à la bienséance.

Surtout, la participation de Michel Delebarre à un chahut du célèbre carnaval sans être déguisé et sa présence à un balcon de la grand place pour jeter des kippers (harengs en flamand) à la foule, alors que cette pratique est réservée au maire de la ville, sont stigmatisées par ses adversaires, par les animateurs des sociétés carnavalesques et par la presse locale comme des manœuvres électoralistes en rupture avec la tradition. « Delebarre, des homards » scandent les carnavaleux pour se moquer alors de lui !

La campagne électorale de Michel Delebarre illustre au fond deux choses. D’une part, le fait que le rôle de maire entrepreneur (qui signifie aussi maire proche des entreprises) est alors un nouveau registre qu’endossent sans beaucoup de scrupule les membres de la génération montante du PS, qui tire ainsi tous les bénéfices de leur participation au pouvoir.

La campagne électorale de Michel Delebarre de 1989 illustre d’autre part, le fait qu’un parachutage réussi suppose au préalable de se faire adouber par les barons et les militants locaux, mais aussi ne pas en faire trop pour faire couleur locale. Il faut en quelque sorte laisser le temps aux électeurs de vous adopter sans leur forcer la main. Une fois élu, Michel Delebarre y réussira tellement bien qu’on finira par l’identifier totalement à ce territoire et à le faire apparaître comme l’archétype du notable, une sorte de Philippe Ryckwaert donc. Alors qu’il est plus probablement l’archétype de ce que Jean-Pierre Gaudin nomme un « technotable ».

Pour aller plus loin: Sawicki Frédéric, « L'homme politique en campagne. L'élection municipale de Dunkerque en mars 1989 », Politix, vol. 7, n°28, Quatrième trimestre 1994, pp. 127-139.

Intervenants
  • Professeur de science politique à l'Université Paris I Panthéon-Sorbonne
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