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Les Mongols assiégeant une ville, XIIIe siècle

L’ « élection » des grands khans mongols au XIIIe siècle

7 min

Une nouvelle histoire de vote, ce matin avec l'historienne Marie Dominique Even

Les Mongols assiégeant une ville, XIIIe siècle
Les Mongols assiégeant une ville, XIIIe siècle

En 1241, les armées mongoles sont aux portes de l’Europe. Elles viennent de vaincre une coalition de troupes polonaises et de chevaliers teutoniques à Liegnitz lorsqu’elles apprennent la mort du grand khan Ögödei, premier successeur de Chinggis khan. Les princes et les généraux abandonnent alors leur avantage et se hâtent de rejoindre la Mongolie avec les gros de leurs troupes pour participer à l’élection du nouvel empereur. Quelques années plus tard, en 1259, à la mort du grand khan Möngke, le prince Khubilai devra quitter sa campagne contre les Song en Chine du sud, et son frère le Il-khan Hülegü interrompra son expédition contre les Mamelouks en Palestine afin d’être présents à l’élection du nouveau khan, ne laissant sur place que de faibles effectifs. Au regard de l’importance de ces grandes entreprises militaires – et des conséquences de telles décisions : le retrait de Syrie vaudra aux Mongols leur première grande défaite, en 1260, à ‘Ain Jâlût –, il faut bien convenir que ces « élections » constituent pour les gengiskhanides un enjeu majeur, et ne sont pas qu’un cérémonial hérité des anciennes traditions nomades.

Les populations des steppes qui furent à l’origine de nombreux royaumes et empires avaient coutume d’élire leurs chefs à l’occasion de conseils qui réunissaient les principaux représentants du groupe qu’ils formaient : anciens d’un ou plusieurs patrilignages, chefs des « tribus » (regroupements de lignages et autres éléments sur une base politique et économique, de forme plus instable et imprévisible que les clans patrilinéaires constituant ces sociétés), parenté des chefs de confédérations ou de royaume (khan). Selon leur degré d’organisation, ces populations menaient des entreprises collectives de plus ou moins grande ampleur et durée telles que chasse en battue, raids, campagnes guerrières, partage des pâturages ou migrations vers d’autres territoires, qui demandaient de se doter, de façon ponctuelle ou permanente, de chefs. Les compétences, les qualités personnelles étaient un critère important dans le choix, auquel s’ajoutait celui de sa légitimité à être élu.

Ces activités menées ensemble supposaient une prise de décision conjointe des représentants du groupe, qui partageaient les risques mais aussi les fruits de ces entreprises collectives (butin de chasse, cheptel, captifs pris lors de raids, richesses accumulées lors des conquêtes…). Dans l’empire mongol, lorsqu’il s’agissait d’entreprendre des conquêtes lointaines, l’affaire était d’abord discutée lors d’un conseil ou assemblée (khuriltai) des chefs mongols, et chaque branche du lignage devait fournir pour ces campagnes un certain nombre de troupes et de « fils », jeunes princes gengiskhanides. D’où cette conception que l’empire, les sujets, les territoires, sont la possession conjointe du lignage royal et non du seul khan, qu’ils se partagent. Chinggis khan, avant sa mort, répartit les troupes et les territoires de l’empire entre ses fils et (mais bien moins) ses frères cadets) ; les richesses des conquêtes, qu’il s’agisse d’or de soie ou d’artisans ramenés des régions sédentaires, étaient aussi distribuées aux membres de la famille impériale ou aux compagnons du khan.

La nature collective de ces structures, les rassemblements parfois limités dans le temps, s’accordaient mal avec un système de succession strict, de monarchie héréditaire autocratique comme chez leurs voisins sédentaires. Ainsi les Khitan, un peuple proche des Mongols et qui a précédé ces derniers comme fondateurs d’empire en Chine du nord, étaient initialement constitués de huit tribus : tous les trois ans, leurs chefs élisaient l’un des leurs comme chef suprême de la confédération. Selon un autre système de succession commun dans les steppes, c’est le frère cadet du khan qui lui succédait d’abord, puis venait le tour du fils, puis à nouveau le frère cadet de celui-ci, et ainsi de suite. Ces modes de succession rendaient plus difficile la confiscation du pouvoir par une branche ou un chef pour son seul profit.

La pratique, l’institution, qu’est l’élection du khan chez les Mongols, découle de cette conception collective et lignagère du pouvoir, mais elle vaut surtout pour les premiers khans. Le consensus était recherché mais il s’accompagnait aussi de démonstration de force : les représentants des diverses branches venaient nombreux avec leurs troupes. Le contournement ou le court-circuitage des règles pouvaient ouvrir sur de nouvelles possibilités, comme la fondation d’un empire ou d’un royaume. Chez les Khitan, l’un des chefs refusa de remettre en jeu son pouvoir au bout de trois ans et fut à l’origine de l’empire khitan (X-XIe siècles). Chinggis khan, qui n’avait pas le soutien de la branche principale du lignage royal, fut élu à deux reprises (vers 1189 et en 1206) et concurrencé par un rival qui ‘était lui aussi fait proclamer khan par ses soutiens.

La régence entre deux khans a parfois duré plusieurs années, comme dans le cas du khan Güyük que sa mère, régente, parvint à faire élire en 1246 à la place d’un autre fils pressenti comme successeur, (et alors que le frère cadet de Chinggis tentait lui aussi de s’emparer du trône). Le franciscain Jean de Plan Carpin, envoyé par le pape Innocent IV, était présent à Kharakhorum à l’intrônisation de Güyük. Son récit indique que l’élection se déroulait en deux phases, s’étendant sur plusieurs semaines et ponctuées de nombreux banquets : la première vouée aux délibérations puis à l’acclamation du khan, l’autre dédiée à l’intronisation solennelle et aux témoignages d’obéissance et de loyauté à l’égard du nouveau khan, mais aussi de générosité de la part ce dernier. L’historien persan Juvaini, qui assista en 1251 à l’élection de Möngke (où le trône passa dans la lignée d’un autre fils de Chinggis) décrit une autre particularité des élections des peuples des steppes : l’élu refusait le trône par modestie à plusieurs reprises avant de laisser convaincre, ce qui donnait l’occasion de rappeler longuement ses qualités – expérience du commandement, renommée acquise dans les banquets et sur le champ de bataille, sagacité, ruse, courage, connaissance des lois et règles établies par Chinggis et son successeur Ögödei. A la mort de Möngke (1259), la succession se joua entre deux de ses frères cadets et donna lieu à deux élections parallèles, celle de Khubilai, occupé à la conquête de la Chine, et celle de son jeune frère à qui était échue l’ancestrale Mongolie. Le premier l’emporta et acheva d’étendre la domination mongole à toute la Chine (dynastie des Yuan, 1271-1368), et ses descendants conservèrent par la suite le titre de grand khan.

Processus délibératif, l’élection du khan n’est pas pour autant une élection démocratique, le peuple en étant tenu à l’écart. Elle porte sur une catégorie restreinte de prétendants et implique une minorité d’acteurs, ceux que Plan Carpin appelle les « chefs », prédéfinis par la naissance ou les mérites (prince du lignage, compagnons du khan, ou encore mères des princes). Bien que l’élection n’empêche pas la survenue de conflits ou la confiscation du pouvoir au profit d’une branche, elle est un outil important dans la lutte de pouvoir au sein de la famille régnante et, pour ceux qui s’en sont rendus maîtres, une source de légitimité non négligeable.

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