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Composition du Corps législatif français à l'issue des élections législatives de 1869

La "fin des notables" ? Les élections de mai 1869

6 min

Une nouvelle histoire de vote ce matin, les élections de mai 1869

Composition du Corps législatif français à l'issue des élections législatives de 1869
Composition du Corps législatif français à l'issue des élections législatives de 1869

Paula Cossart nous parle ce matin des élections de mai 1869 ou la fin des notables.

En 1852, l’installation du Second Empire s’accompagne d’une législation sévère qui empêche la tenue de toute réunion publique politique : jamais depuis le Premier Empire la liberté de réunion n’a été si mince.

Dans le courant des années 1860, le régime évolue, doucement, vers davantage de libéralisme. En 1863, premier frémissement : à l’occasion des législatives, l’opposition parvient à organiser quelques réunions électorales privées. Mais c’est encore avec une très grande discrétion. Le républicain Jules Simon relate ainsi comment, je cite, « [il pénétrait] dans la boutique ou le café par des chemins détournés dans une chambre du fond et on causait là à voix basse comme des conspirateurs prêts à quelque mauvais coup ».

Il faut attendre la fin de la décennie pour que les choses changent véritablement. En parallèle à une loi assouplissant le régime de la presse, une loi sur les réunions publiques est adoptée le 6 juin 1868, en dépit de l’opposition de la gauche, qui trouve qu’elle contient trop de restrictions à la liberté, comme de la droite autoritaire, qui la juge dangereuse, en prédisant notamment un retour aux clubs et à leurs désordres.

Il ne s’agit que d’une loi de tolérance : elle n’instaure pas un régime franchement libéral. En effet, la loi maintient les « réunions publiques ayant pour objet de traiter de matières politiques » sous le régime de l’autorisation préalable. Mais elle libéralise partiellement celles qui sont tenues en vue de préparer les élections législatives, puisque seule la déclaration préalable est alors exigée – accompagnée de toute une série de dispositions restrictives en encadrant l’usage, telles que la présence d’un observateur de police ou le fait qu’elles doivent prendre fin dès le cinquième jour précédant le scrutin.

En dépit de ces restrictions, la loi de juin 1868 entraîne une véritable ruée vers les réunions politiques, à Paris et dans les grandes villes en particulier, dépassant ainsi largement les desseins de ses promoteurs.

La campagne électorale qui débute le 4 mai 1869 pour le renouvellement du corps législatif voit alors se multiplier des réunions sans commune mesure avec celles, quasiment clandestines, qui avaient pu se tenir six ans plus tôt. D’après Etienne Masseras, observateur de cette campagne, « il en a été tenu plus de 200 à Paris, et probablement deux à trois mille dans toute la France ». Extrêmement nombreuses, les réunions attirent de surcroît beaucoup de monde. Dans une gravure qui paraît dans L’Illustration le 15 mai 1869 représentant une réunion électorale au gymnase Triat, à Paris, on voit des participants tellement nombreux qu’ils se sont accrochés à toutes les échelles, à tous les cordages, trouvés dans la salle. Dans l’article qui l’accompagne, on lit que « jamais, depuis vingt ans, la population de Paris (…) n’avait mieux compris qu’en ce moment ses devoirs patriotiques. De toutes parts, on a organisé des réunions privées et publiques. On en trouve à toute rue. Personne ne veut rester étranger au mouvement ».

Les élections de 1869 témoignent du changement radical de la forme des campagnes électorales et ne ressemblent à aucune de celles tenues depuis 1848. A partir de ces premières élections alliant suffrage universel et liberté (même si encadrée) de réunion électorale, les campagnes vont prendre une forme nouvelle, marquée par une intensification de la compétition entre les candidats.

Les réunions sont souvent contradictoires, c’est-à-dire qu’elles rassemblent dans une même salle des personnes d’opinions politiques diverses, à la tribune comme la salle. Le journaliste Etienne Masseras écrit à propos de cette campagne de mai-juin 1869 : « Non seulement les candidats ont eu à s’expliquer devant un public mixte, inconnu par eux et souvent renouvelé, mais il leur a fallu répondre à mille questions posées à l’improviste par les assistants. Mieux encore : on a pu voir des rivaux, des adversaires politiques comparaître côte-à-côte devant les électeurs dont ils sollicitaient concurremment les suffrages, et développer à tour de rôle, dans la même séance, des professions de foi diamétralement opposées l’une à l’autre ». Les candidats multiplient alors les passages aux tribunes des assemblées, et se rendent souvent dans la même soirée à plusieurs réunions.

Cette multiplication des réunions s’inscrit dans le combat contre le système de la candidature officielle, qui permettait jusque-là aux notables soutenus par le régime de se faire élire sans difficulté, et quasiment sans faire campagne : ils utilisaient en effet leur fortune pour se faire élire, disposaient des votes de populations dépendantes, et les faisaient éventuellement encadrer très étroitement. Ces notables, qui fondaient leur légitimité politique sur leur autorité sociale, vont être mis à mal par la nouvelle façon de faire campagne dans laquelle se lancent les entrepreneurs politiques, républicains notamment, qui vont concurrencer les concurrencer en se plaçant, eux, sur le terrain de l’opinion.

Si le changement commence à se faire sentir un peu avant la libéralisation des réunions et des journaux, ce sont bien les élections de 1869 qui marqueront la rupture. La libéralisation de 1868 a permis aux républicains, pour la première fois, aux élections de 1869, de lancer une offensive idéologique et électorale soutenue contre le régime et les notables qui le soutenaient. Si la ruée vers les réunions électorales a joué contre les candidats présentés par le gouvernement impérial, c’est d’abord parce qu’ils s’y font critiquer publiquement par leurs adversaires, même si ces attaques semblent se faire encore parfois à demi-mot, en raison de la présence systématique d’un fonctionnaire de police.

Etienne Masseras écrit alors que « sur ce terrain tout nouveau [des réunions électorales], l’avantage devait être dès l’abord pour les audacieux. Ils s’y sont jetés tête baissée (…). Les expérimentés de la politique en étaient encore à dresser leurs batteries, que déjà leurs adversaires étaient au cœur de la position. Quand ils sont revenus de leur première surprise, il était trop tard. Beaucoup d’entre eux d’ailleurs n’ont réellement compris qu’après le dénouement, l’influence décisive du contact établi par les réunions publiques entre le candidat et ses électeurs ; ils ont persisté jusqu’au bout dans la tranquille propagande d’autrefois. Ainsi plus d’un a-t-il payé de sa défaite, au jour du scrutin, la faute de n’avoir pas deviné à temps la révolution qui était en train de s’accomplir dans nos mœurs et notre stratégie politiques ». Les réunions électorales ont constitué, au moins dans les grandes villes, une menace nouvelle pour les notables habitués à se faire élire sans difficulté au premier tour des élections grâce au patronage gouvernemental.

Toutefois, devant le constat de ce que la concurrence électorale est devenue plus intense, que leur élection est moins assurée, certains candidats officiels, avec le soutien du gouvernement, vont eux-aussi se tourner vers l’organisation de réunions et donc modifier leur façon de faire campagne.

Ce n’est pas dans les grandes réunions contradictoires que se rendent les candidats officiels, qui s’y seraient à coup sûr fait chahuter. Ainsi, ils semblent avoir souvent évité certains quartiers populaires de Paris et de sa banlieue. Dans ses souvenirs, Jules Simon raconte que « [son concurrent M. Lachaud, le célèbre avocat de la Cour d’Assises] ne se hasardait guère qu’à Noisy-le-Sec ou à Bobigny, dans les petits coins favorables à sa candidature ». Ainsi, « au faubourg, Jules Simon avait le champ libre. Son concurrent ne l’y suivait pas. C’étaient des réunions populaires ». C’est plutôt vers des réunions privées de taille plus limitée que se tournent les candidats de l’Empire.

Mais les candidats officiels ont aussi recours à des types de réunions se caractérisant par le fait qu’ils y ont plus facilement accès que leurs concurrents de l’opposition. Ainsi, les comices agricoles ont été assez abondamment utilisés par l’administration pour promouvoir les candidats du gouvernement. Le journal républicain La Presse le note : « Les comices agricoles sont décidément utilisés cette année comme un des auxiliaires essentiels du succès des candidatures officielles ; les banquets qui suivent ces réunions sont aidés, encouragés et patronnés par le gouvernement ».

Les candidats patronnés par le gouvernement utilisent aussi la période de silence imposée à la campagne électorale pendant les cinq jours précédant le scrutin pour tenir des réunions sur lesquelles l’administration ferme les yeux, voire qu’elle organise, certains après n’avoir jamais paru dans les réunions publiques de la période électorale. Le journal républicain Le Siècle, le dénonce : « les réunions, mêmes privées, sont interdites à l’opposition mais toute liberté est donnée sur ce point aux candidats officieux ». Il donne l’exemple de la lutte déjà évoquée entre Jules Simon et Lachaud : « M. Lachaud n’a jamais tant parlé que depuis que le silence est imposé à son compétiteur, M. Jules Simon. Les réunions de M. Lachaud se tiennent à la sous-préfecture de Saint-Denis, et, dans les différentes communes de la circonscription, chez des amis. Les cartes d’invitation sont portées par les gardes-champêtres. Dans toutes ces réunions organisées par l’administration, M. Lachaud persiste à déclarer qu’il n’est pas candidat officiel ».

Autre usage des cinq jours de silence, autre stratégie possible face au développement des réunions électorales publiques pour un candidat refusant de s’y rendre : se déclarer après la fin de la période où elles sont autorisées. Ce sont les « candidats de la dernière heure », pour les journalistes de la presse d’opposition, les « candidatures sournoises ». Pour un journaliste du journal républicain La Presse, ceux qui ont ainsi refusé « la discussion publique et la contradiction au grand jour » de leurs idées, qui ont « manqué à la principale obligation de l’homme public, se mettre en rapport avec ses concitoyens, et offrir sa pensée et ses actes à la libre discussion de ceux dont on ambitionne l’honneur d’être le fidèle mandataire », ceux qui ont préféré « rester dans l’ombre » plutôt que de combattre, bref ces « officiels honteux qui se présentent à la veille du scrutin, après avoir fui le débat public », ce « ne sont [pas) de véritables candidats, mais les complaisants de la dernière heure ».

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