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Plan du monastère de Port-Royal-des-Champs d'après une gravure de Magdeleine Hortemels

À la volonté de Dieu : l’élection de l’abbesse de Port-Royal (1630-1706)

5 min

Une nouvelle histoire de vote, ce matin avec Laurence Plazenet

Plan du monastère de Port-Royal-des-Champs d'après une gravure de Magdeleine Hortemels
Plan du monastère de Port-Royal-des-Champs d'après une gravure de Magdeleine Hortemels

Le 15 juin 1627, un Bref du pape Urbain VIII accorde à la mère Angélique Arnauld, abbesse de Port-Royal, que son monastère quitte la juridiction de l’ordre de Cîteaux pour passer sous celle de l’archevêque de Paris. Le Conseil d’État accepte le transfert le 31 juillet. L’année suivante, la religieuse sollicite que le roi renonce au droit qui lui était dévolu de nommer l’abbesse, afin que celle-ci soit désormais élue tous les trois ans par la communauté (du moins par les religieuses de chœur ayant fait profession depuis plus de trois ans) – une révolution rendue possible par la sortie de l’ordre de Cîteaux qui ne prévoit pas cette liberté. Le roi donne son accord. La règle de l’élection triennale de l’abbesse de Port-Royal est enregistrée par lettres-patentes le 20 avril 1629.

Cette règle est exceptionnelle. Toutes les histoires du monastère, la Relation de sa vie que la mère Angélique écrivit et de nombreux textes postérieurs l’évoquent comme une des mesures légendaires de la réforme entreprise par la mère Angélique à partir de 1608. La mesure vient parachever son œuvre et fixe l’identité propre de Port-Royal. L’acte dressé le 23 juillet 1630 par le vicaire général Denis Le Blanc, quand une première abbesse fut élue de la sorte, déclare que la mesure a été accordée par le roi : « en considération de la Réforme qui a été établie audit Monastère ». Il s’agit de laisser aux religieuses la faculté de choisir uniquement « en leur conscience la plus capable pour régir et gouverner ladite Abbaye ». L’élection suppose implicitement pour tous une désignation fondée sur le seul mérite et un consensus de la communauté, alors que les nominations royales étaient le résultat d’intrigues familiales ou d’ambitions personnelles, un abbatiat permettant de jouir d’un confortable bénéfice.

La mère Angélique elle-même avait été nommée de cette façon. Elle avait été choisie comme co-adjutrice par l’abbesse de Port-Royal, Jeanne ou Jehanne de Boulehart, sur les instances de l’abbé général de Cîteaux, Edme de La Croix, qui entretenait des relations d’amitié avec son grand-père Simon Marion. Quand elle avait reçu ses brevets du roi, en juin 1599, elle était âgée de… huit ans ! Jeanne de Boulehart étant morte trois ans plus tard, elle était devenue abbesse, le 5 juillet 1602, sans aucune vocation, à l’âge de dix ans et dix mois. L’enfant avait communié pour la première fois le 29 septembre, le jour où elle avait été installée dans sa charge. L’abus était flagrant. Rome avait du reste refusé une première fois ses bulles à la fillette : son âge avait sans doute été falsifié sur les documents, mais elle n’était que novice : une novice ne pouvait devenir abbesse.

Par la règle qu’elle introduit en 1629, la mère Angélique entend proscrire pareilles pratiques et faire pénitence de ce qu’elle considère comme une tache originelle. Sa réforme représente une marque d’abnégation notoire, alors que tant de personnes s’emploient à obtenir des bénéfices dont, en accord avec les siens, elle se dépouille. En effet, elle démissionne de sa charge le 20 juillet 1630 et c’est une autre religieuse, la sœur Geneviève de Saint-Augustin Le Tardif, qui est élue abbesse le 23 (par 29 voix sur 33). Elle le reste six ans, puis c’est la sœur de la mère Angélique, la mère Agnès, qui lui succède de 1636 à 1642. La mère Angélique ne redevient abbesse de Port-Royal qu’en 1642 – son mérite lui vaut alors de déroger à la règle qui impose qu’une moniale ne puisse exercer que trois mandats consécutifs : elle demeure à la tête de l’abbaye jusqu’en 1654.

L’élection triennale de l’abbesse de Port-Royal a une signification supplémentaire. Le chapitre XXVII des Constitutions de l’abbaye, rédigées par la mère Agnès et publiées en 1665, est consacré au sujet. Le texte insiste sur le fait qu’élire l’abbesse consiste à s’en remettre à la seule volonté de Dieu. Toute campagne et toute concertation préalables entre religieuses sont en effet rigoureusement interdites. La mère Angélique écrit dans une répréhension de septembre 1654 : « Rien ne m’étonne davantage que de voir comme on parle tant de donner ses voix, tant pour la réception des filles, que pour l’élection des abbesses ». Précédée d’une journée de jeûne et de prières, l’élection obéit à un rituel précis : chaque votante doit inscrire, sans aucune notion du choix de ses compagnes, le nom de la sœur qu’elle juge en son for intime devoir le mieux diriger l’abbaye. Seule restriction : il n’est possible de voter que pour une moniale ayant au moins trente ans et cinq ans de profession. La religieuse dont le nom revient le plus souvent, obtenant la majorité des voix, est élue. Le caractère arbitraire du processus, engagé sans aucune forme de débat ou d’exposé d’un programme, fait qu’il possède selon les moniales une valeur similaire à celle d’un tirage au sort, traditionnellement réputé exprimer le choix de Dieu lui-même (la valeur reconnue d’une religieuse peut cependant aboutir dans la réalité à un choix tout à fait rationnel et satisfaisant). Durant la procédure, ni l’abbesse sortante ni la nouvelle abbesse ne sont amenées à prononcer autre chose que des formules impersonnelles. Leur identité se voit ainsi intrinsèquement niée. L’abbesse a pour unique mission d’être l’organe de Dieu. La mère Angélique déclare dans une lettre d’octobre 1648 : « j’obéirai en commandant ». Dans une adresse à la communauté de septembre 1651, elle dit se « soumettre en silence ». Elle refuse même de s’exprimer au chapitre après ses différentes élections, jugeant « que cet épanchement [n’est] qu’une vaine satisfaction de l’amour-propre », bien déplacée quand Dieu seul a tranché. Sa nièce Angélique de Saint-Jean Arnauld d’Andilly, élue en 1678, parle dans un discours du « fardeau » qu’on lui « impose ». Toute humilité mise à part, l’autorité de l’abbesse après un vote envisagé dans cette perspective se voit en pratique extrêmement renforcée, tandis que la récurrence triennale de l’événement permet de « renouveler » périodiquement l’engagement de toutes. Le 2 juillet 1679, Angélique de Saint-Jean évoque à ce propos un « renouvellement de grâce et de vertu ». Or il se trouve que le motif du renouvellement est un des principes de la spiritualité de Saint-Cyran dont l’influence sur Port-Royal est essentielle.

Angélique de Saint-Jean Arnauld d’Andilly développe encore une autre idée à propos de l’élection des abbesses de Port-Royal. L’élection permet au monastère d’accomplir un retour au pur christianisme des premiers âges. Angélique de Saint-Jean écrit dans une Conférence du 2 juillet 1679 : « Il est certain que le premier ordre de l’Église avant l’usurpation des Princes était l’élection des Pasteurs et des Supérieurs des Monastères ». Dans un discours du 7 août 1681, elle revient sur la notion et précise. Pendant les premiers siècles de l’ère chrétienne, les croyants élisaient leur pasteur. Ils perdirent ce droit lorsque : « les passions humaines ont pris la place des mouvements du Saint-Esprit », quand l’intérêt, l’ambition, les brigues, les cabales, corrompirent l’usage en vigueur et induisirent un relâchement délétère des mœurs religieuses. Port-Royal, en décidant d’élire son abbesse, retourne donc aux usages de l’Église primitive. Le terme d’« usurpation » utilisé par Angélique de Saint-Jean à propos du privilège que les princes se sont arrogés de nommer abbés et abbesses est violent. La vertu et les intentions de Port-Royal se marquent avec éclat dans le retour à un principe électif qui affranchit la communauté du pouvoir temporel et marque les limites de ce dernier à l’endroit du sacré au moment même où la théorie d’un monarque de droit divin se voit affirmée : Port-Royal va à contre-courant. Ses religieuses, souligne Angélique de Saint-Jean avec fierté, sont « presque les seules dépositaires de cette faveur que Dieu avait accordée à tous les chrétiens ».

La règle de l’élection est néanmoins lourde de risques qui n’échappent pas aux moniales. Dans une Conférence de 1679, Angélique de Saint-Jean invite à se défier des machinations et des vanités que le processus suscite. Les Constitutions stipulent que les résultats précis du vote et les noms des religieuses ayant été proposées par des sœurs, mais pas élues, ne doivent pas être divulgués. Seule la prieure et deux religieuses désignées pour le dépouillement du vote les connaissent : le sacristain doit brûler les bulletins sitôt l’opération achevée. Il s’agit clairement d’interdire toute contestation ou querelle liées à la proportion selon laquelle la gagnante de l’élection l’a emporté.

D’autre part, si l’élection de l’abbesse permet que le monastère échappe à toute pression extérieure qui pourrait remettre en cause sa réforme et ses choix théologiques ou spirituels (au cas où le roi, par exemple, nommerait une moniale acquise à la cause du Formulaire qu’il s’efforce en vain de faire signer à Port-Royal), elle n’interdit pas cependant que la communauté choisisse une sœur dont les vues pourraient s’éloigner de celles des réformatrices. La mère Angélique s’alarme du risque dans plusieurs lettres qui ont été conservées. Bien que toute campagne soit interdite, c’est un fait que les religieuses élues en 1630, 1654 et 1661 pour succéder aux mères Angélique et Agnès sont très proches de ces dernières et qu’elles sont (au moins au début) pénétrées de l’esprit de Port-Royal que celles-ci défendent. La mère Marie-Geneviève de Saint-Augustin Le Tardif, en 1630, a été une des premières novices reçues par la mère Angélique. Si le principe de l’élection est précieux, il ne s’agit pas toutefois qu’il soit aveuglément mis en œuvre… Après la mort de la mère Agnès en 1671, sa nièce Angélique de Saint-Jean Arnauld d’Andilly, qui avait prononcé ses vœux à vingt ans en 1644 et qui était une remarquable personnalité (Mme de Sévigné écrit à son propos : « Toutes les langues et toutes les sciences lui sont infuses. C’est un prodige »), aurait dû par ses mérites accéder rapidement à l’abbatiat. Elle n’est pourtant élue qu’en 1678. Morte prématurément le 29 janvier 1684, elle n’achève même pas un second mandat. Les religieuses lui ont préféré à plusieurs reprises des femmes familialement plus proches du pouvoir, c’est-à-dire plus susceptibles de plaider la cause du monastère persécuté qu’Angélique de Saint-Jean qui s’était illustrée par son intransigeance. Elles redoutèrent par ailleurs sa « hauteur ou quelque chose d’un peu trop sec dans sa conduite » selon une lettre de Jeanne de Sainte-Domitille Personne du 31 décembre 1678 : douée d’une sensibilité brûlante, Angélique de Saint-Jean s’applique en effet à ne pas laisser transparaître ses sentiments par souci d’équité entre ses sœurs et pour résister aux affects du monde. Elle fait peur. L’historien Pierre Guilbert rapporte au XVIIIe siècle qu’au moment de sa réélection, en revanche, un scrutin secret aurait été organisé dès le 2 août 1681 pour assurer qu’elle faisait l’unanimité et garantir le vote de la communauté au moment où sa pérennité était menacée (Pierre Guilbert est le seul à mentionner ce scrutin, mais le Journal de l’abbaye fait bien état d’une réunion de la communauté le 2 août).

La pratique semble donc susceptible de différer quelque peu des principes hautement énoncés par les religieuses, mais les inquiétudes qu’elles éprouvent ne sont pas absurdes. La mère Geneviève de Saint-Augustin Le Tardif et dans une moindre mesure la mère Agnès après elle se rallièrent aux vues de l’évêque de Langres, Sébastien Zamet, très influent à Port-Royal entre 1630 et 1642, contraignant la mère Angélique à une sérieuse reprise en main à partir de 1642 (celle-ci explique peut-être que la mère jouit alors de quatre mandats successifs). Angélique de Saint-Jean, dans une Conférence du 2 juillet 1679 médite sans ambages sur les méfaits de l’élection, a fortiori d’une élection triennale : le délai est trop court pour autoriser aucune véritable réforme, l’abbesse peine à se sentir véritablement responsable dans un si bref intervalle de temps, à se convaincre d’être un « organe du Saint-Esprit ». Elle risque de s’en remettre à des alliances entre moniales, voire de déléguer son gouvernement. L’élection des abbesses de Port-Royal a été un enjeu spirituel et politique majeur de la réforme du monastère. Elle pose sa singularité, voire son inclination « républicaine ». Les ambiguïtés de tout processus électoral n’en furent pas moins d’emblée très claires aux yeux des religieuses et l’objet de réflexions sans fard.

Chroniques
Intervenants
  • Professeur de littérature française à l'Université Clermont Auvergne.
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