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Désiré Barodet, Député radical de la Seine (1873-1896), maire de Lyon (1872)

Le Barodet

6 min

Une nouvelle histoire de vote, comme chaque vendredi

Désiré Barodet, Député radical de la Seine (1873-1896), maire de Lyon (1872)
Désiré Barodet, Député radical de la Seine (1873-1896), maire de Lyon (1872)

La vie politique n’en finit pas de faire des promesses qu’elle ne tient que très relativement. Plus de soixante-dix ans ont passé, mais on entend encore le Corrézien Henri Queuille répéter haut et fort : « Les promesses n’engagent que ceux qui les écoutent ». Pourtant, si les paroles s’envolent, les écrits restent.

Telle est l’histoire des programmes et engagements électoraux des députés, ces petits feuillets qu’on appelle aussi « tracts », distribués sur les marchés ou envoyés par courrier, avant chaque scrutin.

Certes, ces professions de foi sont aujourd’hui stéréotypées, voire aseptisées. Mais, en remontant le temps, on retrouve souvent des confessions programmatiques – et elles sont nombreuses ! - qui ont fait l’élection, contribuant à transformer le candidat en député. Parce qu’il avait trouvé le mot juste.

Pour cette raison au moins, tout candidat aux élections législatives ne doit pas négliger la rédaction de sa profession de foi, quitte à l’écrire lui-même ! Autre raison de ne pas y déroger : qui sait que tout citoyen peut aller vérifier, dans un gros recueil conservé aux Archives de l’Assemblée nationale, l’ensemble de ces promesses ? Et ainsi s’assurer des engagements tenus depuis 1881 ?

Tout commence cette année-là, lorsque le député radical de la Seine, Désiré Barodet, jette un pavé dans la mare parlementaire. Il propose et fait adopter le principe de publication des programmes et engagements de ses collègues élus à la Chambre sous la forme de cet ouvrage relié, devenu depuis une véritable collection, et qui va immédiatement porter son nom.

Cet ancien instituteur, dont le zèle républicain lui valut d’être révoqué par son Ministre M. de Falloux, avant d’être élu Maire de Lyon en 1872, a des convictions solidement ancrées. Sa candidature victorieuse à l’Assemblée Nationale en 1873, contre Charles de Rémusat, entraîna la chute de Thiers et braqua l’attention sur lui. Il ne tarda pas à s’en servir.

Avec les premières années de « la République aux Républicains », il voit certains de ses collègues oublier trop vite leurs promesses et ainsi affronter la défaite électorale. Dans la résolution qui conduit à l’adoption de sa mesure, il pousse les députés à ne plus tromper leurs électeurs : « Qui sommes-nous ? Pourquoi sommes-nous ici ? Telles sont les questions que doit se poser toute assemblée délibérante au début de ses travaux. » Dès lors, les élus veilleront à fournir le texte authentique de leurs promesses aux services de la Chambre, pour la constitution du « Barodet », à quelques exceptions près, venues notamment de la Corse.

Quelle que forme qu’ils revêtent, ces documents électoraux peuvent être d’une redoutable efficacité, depuis que le recours à l’écrit en politique est devenu une arme électorale.

Les élus au profil « technicien » préfèrent la précision et le détail à l’incantation : ils sont médecins, ingénieurs ou juristes. Leur présentation des projets accomplis est fouillée. Ils justifient leur candidature par l’expérience, et leur expertise vaut légitimité. Ils sont perçus comme des sages.

A l’exemple du docteur Edouard Grinda, député de Nice et auteur des grandes lois sur les assurances sociales, qui justifie ainsi sa candidature en 1928 : « C’est uniquement sur mes réalisations que vous me jugerez. Car mon passé répond de l’avenir ! » Plus proche de nous, l’ancien ministre Jacques Barrot, député durant trente-sept ans, n’aura de cesse de préciser que les promesses scrupuleusement réalisées auront été au fondement de sa longue carrière : « Je crois plus aux actes qu’aux paroles ! », dit-il dans sa profession de foi de 1988.

A l’inverse, les candidats idéalistes détonnent ici. Jean Jaurès, dans sa profession de foi de 1914, quelques jours avant son assassinat, choisit de rédiger un long texte littéraire, sans aucune mesure détaillée. Elle touchera, à nouveau, ses électeurs de Carmaux : « Le socialisme contribuera à la moralité de la vie publique. Il est la plus haute espérance de la civilisation européenne. »

Les protestataires, venus de la droite nationaliste comme de l’extrême gauche ouvriériste, sont parvenus aussi à convaincre leurs électeurs. Ainsi de Paul Déroulède en 1889, au temps du boulangisme, qui veut « détruire la République parlementaire », et ponctue de la sorte sa profession de foi : « Unissons-nous, défendons-nous ; entr’aimons-nous ! » La même année, Christophe Thivrier, ancré à l’extrême gauche, promit à ses électeurs de Montluçon qu’il siégerait au Palais-Bourbon dans son bleu de travail – ce qu’il fit !-, et en ces termes : « Debout les travailleurs des villes et des champs ! Vous devez réclamer la direction de vos affaires. Place au peuple ! A bas les voleurs ! »

Entre les sages et les protestataires, on trouve les fougueux. A l’image du très jeune Aymeric Simon-Lorière, député de l’Aire Toulonnaise en 1973 qui, du haut de ses 28 ans, fit de sa grande proximité avec la population varoise son atout principal : « Je ne serai en aucun cas Aymeric la Promesse ! » Ou du populaire Philibert Besson, député de Haute-Loire, surnommé le « député fou », bien connu pour être l’un des premiers candidats à faire campagne en moto, dès 1932 : « Bloquez en masse sur moi. Je ne crains personne. Mon arme : la vérité ! » En 2009, l’Assemblée nationale tenta de supprimer le « Barodet ». Chassez le naturel, il revient au galop ! Dès 2014, il fut réintroduit dans son Règlement, mais sous forme numérique. On le voit, au fil de trois républiques, gare à l’oubli de soigner sa profession de foi ! Les électeurs sauront s’en souvenir ! Alors, Candidats, à vos stylos ! »

Intervenants
  • historien, enseignant-chercheur à Sciences Po Paris, spécialiste de la vie politique française
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