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Joseph Rainey

Les barbiers débarquent à Washington : l’élection des deux premiers élus noirs au Congrès américain en 1870

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Une nouvelle histoire de vote, ce matin avec l'historienne Caroline Rolland-Diamond

Joseph Rainey
Joseph Rainey Crédits :

5 ans après la reddition de la Confédération et la fin de la Guerre de Sécession, le Sud des Etats-Unis vit une période unique, celle de la Reconstruction. Imposée en 1867 par un Congrès dominé par les Républicains, le parti d’Abraham Lincoln l’émancipateur, cette « Reconstruction » impose l’occupation militaire des anciens Etats du Sud afin de protéger les droits civiques des Noirs, récemment affranchis. A la fin de la Guerre, les assemblées locales ont été dissoutes et les « codes noirs » interdits. Pour pouvoir réintégrer l’Union nationale, les anciens Etats confédérés ont été contraints d’accepter le 13e amendement interdisant l’esclavage mais aussi le 14e amendement faisant de chaque personne née aux Etats-Unis un citoyen et garantissant l’égalité devant la loi de tous les citoyens. En 1870, le pays est plongé en plein débat national sur la ratification d’un nouvel amendement, le 15e, protégeant spécifiquement le droit de vote des Noirs.

Dans ce contexte d’expérimentation démocratique inédite, pour la première fois depuis l’arrivée sur le territoire américain du premier esclave 250 ans plus tôt, les Noirs peuvent jouir des droits de citoyens : voter, mais aussi se présenter aux élections à tous les niveaux, du shérif au conseiller municipal, en passant par le juge, l’élu à l’assemblée ou au sénat de l’Etat, et enfin l’élu au Congrès à Washington.

[Ces Noirs qui peuvent voter sont tous des hommes bien sûr, les femmes devant encore attendre 50 ans avant d’obtenir le droit de vote. Mais ces hommes qui vont, enthousiastes, s’inscrire sur les listes électorales ne vont pas seuls mettre leur bulletin dans l’urne. Très souvent, ils sont accompagnés de leurs femmes, parfois armées, et qui n’hésitent pas à sortir des plis de leur robe une hachette qu’elles ont apportées, au cas où des hommes masqués du Ku Klux Klan tenteraient d’intimider leurs hommes. ]

Ce qui se joue alors, dans ces nombreuses élections de la période de la Reconstruction, n’est rien moins que le sens de la liberté de toute une communauté, ce trésor si durement conquis mais dont la valeur se perd si elle n’est pas assortie d’une citoyenneté pleine et entière.

Dans ce contexte chargé, deux hommes entrent dans l’histoire. Joseph Rainey, né dans une famille de Noirs libres du Sud et qui, pour gagner sa vie, travaille comme barbier jusqu’à ce qu’il soit enrôlé de force côté sudiste dans la guerre de Sécession et qu’il parvienne à s’enfuir dans les Bermudes. A son retour aux Etats-Unis à la fin des combats, il se présente aux élections locales sous les couleurs, évidemment, républicaines. il est élu au Sénat de la Caroline du Sud et devient en 1870 le premier élu noir à la Chambre des Représentants à Washington. Les réticences à son arrivée sont fortes. Heureusement pour lui, il n’est pas seul à déambuler dans les couloirs du Congrès et à devoir affronter les insultes et le mépris des autres élus.

Hiram Revels, cet ancien esclave qui exerce lui aussi pendant un temps la profession de barbier avant de devenir un pasteur de renom, est l’autre élu noir de cette année charnière de 1870. Le symbole est encore plus fort car Revels est élu au Sénat comme représentant de l’Etat du Mississippi, Etat à majorité noire qui devient vite le haut lieu de la résistance des Blancs. Et Revels fait son entrée au Sénat, chambre qui s’avérera la plus fermée du système politique américain. Comme Rainey, Revels doit essuyer les affronts faits à cet autre barbier devenu sénateur.

Mais si leur élection marque une avancée majeure dans la conquête de l’égalité des droits, les deux hommes savent aussi pertinemment que ces droits sont plus que fragiles. Protégés par leur fonction à Washington, ils risquent de se faire tuer à chaque retour dans leur circonscription. Face aux menaces de mort rédigées à l’encre rouge qu’il reçoit, Rainey réplique : « Je vous dis que le Noir ne se reposera jamais tant qu’il n’aura pas obtenu ses droits ».

A l’approche du scrutin du 8 novembre et alors que la question des violences policières dont sont victimes les Africains Américains reste entière, sa déclaration résonne comme un avertissement aux deux candidats.

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