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representation des deputes des trois ordres aux Etats Generaux en costume de ceremonie : le clerge, la noblesse et le tiers etat (Tiers-Etats). Estampe de la fin du 18eme siecle Collection privee

Les faux plis de la démocratie

11 min

Une nouvelle histoire de vote, aujourd'hui avec l'historien Olivier Ihl

representation des deputes des trois ordres aux Etats Generaux en costume de ceremonie : le clerge, la noblesse et le tiers etat (Tiers-Etats). Estampe de la fin du 18eme siecle Collection privee
representation des deputes des trois ordres aux Etats Generaux en costume de ceremonie : le clerge, la noblesse et le tiers etat (Tiers-Etats). Estampe de la fin du 18eme siecle Collection privee Crédits : Josse/Leemage - AFP

48 500 euros de costumes, de pulls, de pantalons et de blazers : tel serait, selon le Journal du Dimanche, le montant réglé depuis 2012 par de généreux donateurs pour le compte de François Fillon. Le clou de cette luxueuse garde robe ? Une veste forestière inspirée des garde-chasses de Sologne. L’intéressé se défend : « Ce n’est pas interdit ». Assurément. Si déclaration en est faite, rien n’empêche, c’est vrai, de se faire offrir des costumes sur mesure. Mais lorsqu’ils dépassent les 6000 euros pièce, un trouble, néanmoins, s’installe : est-ce bien décent de représenter la nation en s’habillant du fil de distinctions qui peuvent offenser ?

La démocratie électorale veille depuis longtemps sur ces histoires de chiffons. C’est pourquoi, depuis la Révolution française, elle s’est instituée législateur des bas et des souliers, des pantalons et des vestons. Ce qu’elle combattit le plus, c’est évidemment ce qu’ont a coutume d’appeler les « distinctions d’intérêts ». Ces étoffes chamarrées qui asservissent à la vanité, quand ce n’est pas aux puissances de l’argent. D’où l’invention du vêtement politique. Au nom de la dignité du peuple.

On connaît le vêtement des chefs de l’Etat. Longtemps, ce fut un frac austère. A sa célèbre queue de pie était associé un lourd cordon en sautoir : celui de la Légion d’honneur. Des hardes d’Etat qui rappelaient au locataire de l’Elysée la valeur de son sacerdoce. Les photographies officielles en portent témoignage, au moins de Napoléon III à Georges Pompidou. Depuis Valéry Giscard d’Estaing, lui a succédé un simple costume bourgeois avec, au revers, la rosette de grand-croix.

Pour les parlementaires, le législateur imagina d’imposer le port d’un costume de sa composition. Il fallait faire oublier les scandaleuses surenchères des Etats-Généraux où chaque ordre se distinguait par sa tenue : la noblesse par son parement d’étoffe d’or sur le manteau ou son chapeau à plume blanche, le haut clergé par ses soutanes violettes ou ses bonnets carrés. Des extravagances devant lesquelles le Tiers Etat se sentit humilié, avec sa simple veste et culotte de drap noir. Le Directoire mit fin à ces querelles en prônant pour tous une tunique blanche, un manteau écarlate et une toque bleue.

Peut-on faire sérieux sans en porter le costume ? Il faut croire que dans l’esprit de beaucoup, cela reste impossible. Etranges lois somptuaires qui font que si le vêtement de luxe peut choquer, à l’inverse, une sorte de dress code fait encore ricaner sur les tenues les plus ordinaires. Le 25 février dernier, le candidat ouvrier du NPA a du braver le fou rire des animateurs d’une télévision du « service public ». Partie d’une question sur les licenciements, cette sinistre rigolade suscita un profond malaise dans la presse nationale comme sur les réseaux sociaux. Lui, salarié chez Ford, était habillé en jeans, chemise ouverte, avec sur son polo un T-Shirt où l’on pouvait lire « Résister, c’est exister ». Au delà des railleries les plus faciles (« Tu parles au futur président de la République ! » s’esclaffera l’un de ces chroniqueurs), l’échange buta sur cette grave question : de la cravate ou du T-Shirt, quel est l’article le plus légitime ? Un persiflage qui malmenait l’une des règles essentielles en démocratie : le principe d’égalité en matière d’éligibilité.

Pour l’historien, un tel épisode rappelle un débat lancinant : celui de la parure républicaine. Auteur d’un célèbre Discours sur ce sujet en 1799, l’avocat et éditeur Jean François Sobry enjoignait de rompre avec l’Ancien régime. Il voulait faire « marcher la propreté, l’élégance, le goût avant la richesse » car « celle-ci insulte les citoyens ». N’en déplaise à Sobry, la vanité vestimentaire n’a pas disparu. Au contraire, le régime parlementaire, en ramenant à une égalité de fonction, a exacerbé les petites différences. De celles par lesquelles la politique professionnelle reste associée en France à des manières sociales. Des manières qui se partagent guère. Entre des Davison à 80 euros, des Weston à 800 ou des Meccariello à 8000, un œil exercé saura distinguer comment nos élus sont chaussés.

Les sociologues parlent d’une hexis corporelle : un ensemble d’habitudes propres à une culture ou un groupe social. Arrivant au Palais Bourbon en 1945, les femmes ont du lutter contre cette étiquette restée longtemps toute masculine. Mais la bataille fut tout aussi vive sur le plan social. J’en veux pour preuve les peurs que la blouse ouvrière a pu inspirer en matière de représentation politique.

Que faut-il pour se présenter à l’élection présidentielle ? Légalement, avoir 18 ans et 500 parrainages, être Français et jouir de ses droits civiques. Mais, en réalité, il est d’autres conditions. Plus insidieuses. Ce plafond de verre, le Creusois Martin Nadaud, fils de cultivateurs et ouvrier maçon, s’y est heurté au lendemain de son élection en mai 1849. Son habit de campagne -il le raconte dans ses Mémoires-, il l’avait acheté lui, non pas dans une boutique de luxe rue de Sèvres comme M. Fillon, mais dans une simple friperie du boulevard du Temple : « une belle blouse à collet bleu et rouge serrée par une ceinture tricolore qui était la grande mode du temps ». C’est avec cette tenue qu’il fit ses tournées électorales. C’est dans cette tenue qu’il fut moqué, lui comme d’autres Quarante-Huitards, jusque dans l’assemblée nationale.

Christophe Thivrier a fait de son habit un drapeau. En octobre 1889, ce député socialiste de Montluçon publia une lettre ouverte : « Mes électeurs ne veulent pas que je me « déguise » pour la séance d’ouverture. Ils m’ont donné mandat d’y aller « endimanché » comme je suis ordinairement : la blouse par dessus le paletot ». Un engagement qui lui vaudra des altercations avec les huissiers de la Chambre des députés. C’est à leur encontre qu’il lancera : « Quand l’abbé Lemire posera sa soutane, quand le général de Gallifet quittera son uniforme, je poserai ma blouse d'ouvrier ». Une façon de rappeler que sous la Convention, toutes les tenues étaient acceptées, des sabots bretons au foulard qui couvrait la tête de Marat.

En 2017, Jean Luc Mélenchon porte, non plus la blouse, mais une veste de couvreur, avec un col chevalière et quatre poches plaquées. Effet garanti. Son prix ? Chez Laboureur, boutique spécialisée dans les vestes de travail d’antan, il faut compter autour de 70 euros. La chemise vient, elle, de chez Bragard, dont les vêtements, accessibles et inusables, sont plébiscités par les professionnels de la restauration et des métiers de bouche.

Les habits des représentants doivent-ils être ceux d’un métier, d’une condition ou d’un département ? Pour certains, ce serait encourager le mandat impératif. Pour d’autres, ce serait, au contraire, se rapprocher des électeurs eux-mêmes. Evidemment, le risque est de contrevenir au sentiment d’égalité. Députés et sénateurs sont censés représenter la France dans son ensemble, non une fraction d’entre elle. C’est pourquoi les deux premières républiques avaient fixé un costume parlementaire. Tricolore, artistique mais unique. Une volonté qui, depuis, a fait place à la forme bourgeoise du costume généralement sombre, avec cravate assortie et pour souliers des richelieu en cuir.

A la Chambre des Lords, chaque pair porte encore, outre une perruque, une large robe de laine rouge, doublée de taffetas et bordée d’hermine, et une toque de velours. Un costume haut en couleurs mais qui, paradoxalement, efface les différences de rangs et de condition. Car en France, depuis la disparition du frac bleu aux feuilles de chêne et fleurs de lys de la Restauration, chacun s’habille à sa convenance. Mais avec convenance, c’est-à-dire selon l’usage du milieu des classes moyennes dans lequel se recrute la majorité des élus. Pour le 19ème siècle, rappelons-le : là où est la fonction, là est la responsabilité. Et celle-ci doit se fixer dans des dehors à la fois sobres et décents. Une parlementarisation du politique dont les ouvriers, comme les paysans, se sont sentis très tôt exclus.

Pourtant, aucun texte écrit ne fixe une tenue spécifique dans les allées du pouvoir. Que ce soit pour les ministres se rendant à l’Elysée à l’Assemblée nationale et au Sénat, aucun règlement ne prescrit. Aucun non plus ne proscrit. Il n’empêche. Les présidents de ces deux assemblées continuent d’exiger une «tenue correcte ». Pour les hommes, le mot désigne la veste et cravate, pour les femmes, le tailleur. Un schéma qui tranche avec le Parlement européen ou la liberté vestimentaire est entière.

Pour ceux qui douteraient de l’existence de cette étiquette, qu’il suffise d’évoquer la menace qu’a semblé faire courir le jeans porté par Cécile Duflot, nouvelle ministre du logement, au conseil des ministres le 12 mai 2012. Ou, en juin 1981, le fameux col Mao qui cachait la cravate du ministre de la culture, Jack Lang. Un jeans et un col qui leur valurent la réprobation des gardiens de la tradition. Comment continuer à en douter ? La présentation de soi est, en France, indissociable de la représentation politique. Et même de la représentativité sociale ! Faut-il rappeler le chiffre des députés qui, en 2012, sont issus du monde ouvrier ? Moins de 0,2 % quand, en dehors de l’hémicycle, ce groupe social forme, d’après les chiffres de l’Insee, plus de 21 % de la population active.

C’était pour contester ce faux-semblant législatif que le Manifeste des Soixante, avait, en février 1864, mit les pieds dans le plat. Sous la houlette du ciseleur sur bronze, Henri Tolain, était revendiquée une égalité visible : « nous (ouvriers) qui n’avons d’autre propriété que nos bras (…) nous affirmons que l’égalité écrite dans la loi n’est pas dans les mœurs, et qu’elle est encore à réaliser dans les faits. ». Un texte qui s’achevait par cet appel : que cette « classe spéciale de citoyens » puisse organiser sa propre « représentation ».

L’argument ne cesse de courir depuis la naissance du parlementarisme : les ouvriers ne sont pas représentés. Alors qu’on parle ouvertement de « candidatures industrielles, commerciales, militaires, journalistes », des catégories sociales qui, sous Napoléon III, arborent le frac bleu, avec des boutons dorés ornés d’un aigle, et même une épée à poignée de nacre ou un chapeau de feutre brodé d’or et d’argent. D’où l’attente exprimée par le Manifeste : que la figure de l’ouvrier soit visible et reconnue dans la politique comme dans la société.

Redevenue lettre morte dans notre 5ème république finissante, cette attente explique une part des déconvenues des classes populaires. L’abstention est, aujourd’hui, et de loin, leur premier parti. Quasi-absent de sa propre parole politique, ce monde social hante, tel un spectre, une République électorale qui n’en finit plus de nourrir ses sarcasmes. Triste constat. Les chiffons sont devenus chiffonnerie. Et la démocratie paraît… sapée comme jamais.

Intervenants
  • politiste, professeur de sociologie historique à l'IEP de Grenoble
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