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Hotel de Ville de Roubaix

Les municipales à Roubaix en 1983 : le divorce entre la gauche et les classes populaires

6 min

Une nouvelle histoire de vote comme chaque vendredi.

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Hotel de Ville de Roubaix Crédits : Philippe Lissac / Photononstop - AFP

La défaite à Roubaix, dès le premier tour, de la liste de la gauche aux élections municipales de 1983 est perçue comme un véritable coup de tonnerre tant la ville était considérée jusque-là comme la « ville sainte du socialisme ». Jean Lebas en avait été le maire de 1912 jusqu’à sa révocation par Vichy, et son successeur, Victor Provo, avait quant à lui réussi à être maire de 1942 à 1977 à la tête d’une coalition de type troisième force, alliant socialistes et centristes, dont le démocrate-chrétien André Diligent qui sera le vainqueur du scrutin de 1983.

Dans ces conditions, comment expliquer cette défaite historique ? Incontestablement, la crise a joué un rôle déterminant. François Mitterrand, lors de sa venue à Roubaix en avril 1983, qualifiera Roubaix de « ville en péril, de ville en détresse ».

La question migratoire est aussi au cœur de la campagne. Traditionnellement, Roubaix est une ville d’immigration mais la crise économique exacerbe les tensions. La création en 1982 d’une association appelée « Les chevaliers de Roubaix » qui entend promouvoir l’autodéfense et organise pour cela des patrouilles la nuit dans la ville, a contribué à faire de l’insécurité un thème pour les élections à venir. La liste intitulée « Roubaix aux roubaisiens » qui se déclare « apolitique », n’en reprend pas moins les thèmes traditionnels du Front national, établissant un lien entre immigration, chômage et insécurité. Le candidat de la droite, André Diligent, le dira durant la campagne : « Roubaix est malade de la peur ».

Le maire sortant mise quant à lui sur son bilan, en particulier dans le domaine de la lutte contre l’habitat insalubre. Son affiche de campagne le représente ainsi casque sur la tête en train de visiter un chantier. L’opération engagée dans le quartier de l’Alma gare, l’un des plus déshérités de la ville, est présentée comme l’un des symboles de l’action volontariste de la municipalité. La réception de cette politique auprès des quartiers populaires est toutefois très limitée. La question de la rénovation urbaine a ainsi ouvert le débat sur l’entrée des familles immigrées dans les HLM sans que pour autant, la municipalité ne précise réellement ses choix en matière de politique de peuplement. Le climat de xénophobie est particulièrement visible dans les quartiers où la population d’origine étrangère atteint parfois les 40%. Surnommé Ben Prouvost dans des tracts anonymes, le maire est suspecté de privilégier les habitants d’origine étrangère.

Le choix de mettre en avant le thème de la participation des habitants en instaurant des comités de quartiers ne s’avère guère plus payant. Les milieux populaires restent attachés à la figure paternaliste ouvriériste de l’ancien maire Victor Provo. A l’inverse, son successeur est jugé froid et distant. La gauche roubaisienne subit en outre le discrédit dont pâtit la politique gouvernementale auprès des milieux populaires. Le maire battu reconnaitra d’ailleurs avoir eu à faire durant la campagne à un « électorat ébranlé ».

Au soir du premier tour, la surprise est pourtant grande dans la mesure où, encore en février 1983, un sondage régional accordait à la liste du maire sortant « un assez net avantage ». La liste du candidat de la droite obtient 50,19%, laissant loin derrière la liste de Pierre Prouvost « Allez Roubaix » qui n’obtient que 36,38%. Après 65 ans de règne municipal sans partage, la gauche sort pour ainsi dire de la mairie de Roubaix par la petite porte. Quant à la liste d’extrême droite, elle obtient 9,58% des voix, assurant ainsi son entrée au conseil municipal et ouvrant au plan local de nouvelles perspectives électorales pour le Front national.

Quel enseignement peut-on tirer de cette élection ? Assurément, la municipalité sortante n’est pas parvenue à capitaliser son bilan municipal auprès des couches populaires roubaisiennes. Le thème mis en avant de la « métamorphose de la ville » n’est pas parvenu à convaincre ses électeurs. L’évitement des thèmes liés à l’insécurité ainsi qu’à l’immigration s’est également avéré couteux pour la gauche.

Plus largement, la campagne électorale roubaisienne a témoigné de l’incapacité de la gauche à adapter son discours politique en fonction des contraintes que requiert l’exercice du pouvoir au plan national, ainsi qu’à répondre politiquement au sentiment d’insécurité tant social que culturel qui se développe dans les milieux populaires au mi-temps des années 1980. 34 ans après les faits, la leçon reste d’actualité.

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