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Les premières élections en Californie mexicaine en 1822 : faut-il vraiment faire voter les Californiens ?

7 min

Une nouvelle histoire de vote comme chaque vendredi.

L’élection dont je vais parler aujourd’hui a lieu du mois de mai au mois de novembre 1822. Après plus d’une décennie de guerre contre les forces espagnoles, l’indépendance du Mexique a été proclamée en septembre 1821, mais la nouvelle n’est arrivée en Californie qu’au début de l’année 1822. Province la plus au nord de l’empire espagnol, située sur la côte Pacifique, on ne peut l’atteindre que par bateau en plusieurs semaines depuis Acapulco, la frontière actuelle entre le Mexique et les États-Unis étant barrée non pas par un mur, mais par les Indiens Yumas interdisant de pratiquer la route terrestre.

À cette époque, la Californie, qui est aussi celle de Zorro, est une société de frontière. Petits villages cohabitent forts militaires avec missions franciscaines où travaillent des milliers d’Amérindiens convertis par les Franciscains.

En recevant la nouvelle de l’indépendance en janvier 1822, le gouverneur espagnol avait espéré que l’indépendance serait réversible et avait refusé de rendre la nouvelle publique – dans une lettre, il décrit l’indépendance de la Nouvelle Espagne comme « un rêve » - le California dreamin’ déjà à l’époque. Ce n’est que sous la pression de certains commandants, notamment celui de San Francisco, qu’il se décida à reconnaître l’indépendance et d’obéir aux ordres du nouveau gouvernement. Il s’agissait notamment d’envoyer un député au congrès impérial, et c’est justement de cette élection dont je vais vous parler aujourd’hui.

Cette élection est indirecte, avec trois phases de vote. Des électeurs sont successivement élus au niveau paroissial, au niveau du district (partido) et les derniers électeurs se réunissent enfin à la capitale pour l’élection finale. Ce système a été défini dans la constitution espagnole de Cadix de 1812, toujours en vigueur malgré l’indépendance. C’est d’ailleurs l’un des points intéressants de cette élection californienne, puisque c’est au cours de cette élection que cette Constitution y est finalement appliquée, avec un retard certain par rapport au reste de l’empire (à l’époque la Californie n’était pas encore à la pointe de la modernité).

La première étape du vote lieu au niveau paroissial. On vote dans les municipalités, dans les missions franciscaines d’évangélisation, dans les forts militaires pour nommer des électeurs qui se rendront à la capitale du district.

Ce n’est pas la première fois que les Amérindiens votent, puisqu’ils élisaient déjà leur alcalde dans leur mission. Mais ce qui change en 1822, c’est qu’il s’agit de faire voter dans la même élection, à l’échelle de la province et même de l’empire, à la fois les Indiens des missions, les soldats et les villageois.

Dans tous les villages (il y en a 3), forts (il y en a 4) et dans toutes les missions (il y en a 23), les électeurs sont convoqués pour le dimanche, après la messe.

Cette messe permet, je cite, « de se recommander à la Vierge pour qu’elle nous donne bon coeur et que nous puissions faire ce que nous demande M. le commandant du presidio.

Le vote a lieu à voix haute sur la place publique, la plupart des habitants ne sachant pas lire ou écrire. Cette élection a lieu en deux temps : d’abord l’élection d’une liste de délégués, une petite dizaine, qui par la suite se réunissent pour nommer un électeur qui sera envoyé à la capitale du district pour le 2e niveau de l’élection.

Dans une mission par exemple, après que chacun des 11 délégués a donné son avis, les électeurs se mettent d’accord à l’unanimité sur un nom, qui est parfois désigné comme « le choix de Dieu ». La constitution de Cadix demande elle que le vote soit majoritaire, mais ce compte-rendu traduit le malaise de ces communautés pour le vote majoritaire et la préférence pour un vote unanime.

Une fois cet électeur nommé, il doit se rendre à la capitale de sa circonscription. Cette question, qui paraît simple, est pourtant l’objet de multiples communications dans les sources : des doutes surgissent constamment sur la circonscription dont dépend telle ou telle mission, ce qui est intéressant sur la construction d’un rapport à un territoire plus large.

Les électeurs provinciaux nommés en 1822 ne sont pas particulièrement notables, tous sont soldats ou anciens soldats, aucun n’est indien.

Le 21 mai, ces 5 électeurs nommés au niveau des partidos se retrouvent pour l’élection provinciale et enfin désigner le député qui représentera la Californie au Congrès de l’empire mexicain. Ils élisent le gouverneur Sola, qui une fois arrivé à Mexico après un long voyage, sera refusé au Congrès à cause de ses positions contraires à l’indépendance pendant la guerre. Et son élection par les Californiens sera utilisée comme un argument au Congrès pour faire de la Californie un territoire administré directement et militairement depuis Mexico plutôt qu’un État fédéré de plein exercice

Le cycle électoral n’est pas clos pour autant. Plusieurs mois plus tard en effet, arrive en Californie un envoyé du nouveau gouvernement impérial venu s’assurer de la loyauté des Californiens et mettre en place les changements estimés nécessaires pour marquer la transition de l’empire espagnol à l’empire mexicain. Il y constate notamment que le gouverneur espagnol n’y a pas appliqué la Constitution de Cadix, qui malgré l’indépendance et dans l’attente d’une nouvelle Constitution, est censée régir aussi le nouvel empire. En particulier, le gouverneur n’a pas organisé de « diputación territoriale », un conseil de 6 élus.

Le gouverneur espagnol, Pablo Vicente de Sola, s’en défend – je cite - « il n’y a dans cette province que 24190 habitants recensés sur presque 25 000 habitants, donc, dit-il, il y a 21096 nouveaux citoyens, \ les Indiens convertis des missions, et les quelque 3000 (2994) restants sont les soldats des quatre compagnies avec leur famille. Il sous entendait que cela ne lui paraissait pas le meilleur corps électoral possible.

Il rappelle en effet à l’émissaire du gouvernement, qui proteste de ses ordres, que la province ne dispose absolument pas de personnes instruites qui pourraient occuper ces fonctions électives, en tout cas pas avec decorum nécessaire (c est son terme). Mais aucun des arguments du gouverneur ne porte, et parmi les officiers, on dit même que l’émissaire ou son entourage aurait dit qu’il y aurait bien une députation, même si elle ne devait être composée que d’Indiens (une précision qui en dit long), et que de toute façon on apprenait à gouverner par la pratique.

Les électeurs provinciaux sont convoqués de nouveau le 9 novembre 1822 afin d’élire les six membres nécessaires à la formation d’une diputación ainsi qu’un nouveau gouverneur, l’ancien ayant été nommé par la Couronne espagnole, et de plus élu député.

L’un des arguments contre la tenue d’une telle élection, je le rappelle, avait été qu’il serait difficile dans une telle province de trouver non seulement des électeurs, mais des élus. Aussi leur donna-t-on l’autorisation de s’élire eux-mêmes. Et c’est ce qu’ils firent en majorité

Deux semaines plus tard, le gouverneur publie un décret pénalisant quiconque manifesterait son manque de respect pour les députés, afin de forcer un peu le decorum qui manquait naturellement à ces militaires un peu dépenaillés.

un indice de la nécessité d’apprendre non seulement aux conseiller à gouverner mais aux gouvernés le respect dû aux autorités civiles ( y compris leur titre officiel d’ « excellence ») dans un territoire très militarisé et notamment de personnes qui ne sont pas leurs autorités hiérarchiques.

Si un tel édit est nécessaire, c’est aussi que des rumeurs circulent au sujet des nouveaux élus. Selon les règles d’usages militaires, c’est l’officier le plus gradé qui aurait dû devenir gouverneur. Seulement voilà, celui-ci était un Espagnol né en Espagne et connu pour ses opinions loyalistes et son mauvais caractère. L’émissaire mexicain préféra alors s’arranger pour que les conseillers de la députation participent au vote et élisent un officier moins gradé mais natif de Californie, celui là même qui avait le plus poussé le gouverneur espagnol à accepter et proclamer l’indépendance du Mexique en Californie.

Ce conseil territorial finit par être accepté voire apprécié par les Californiens, qui en firent progressivement un outil de leur autonomie politique. Ce fut par elle que fut déclarée une indépendance provisoire et conditionnelle de la Californie en 1836, indépendance qui trouve un écho aujourd’hui puisqu’une motion est soumise au signature dans le but d’organiser une séparation

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