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Représentation du prophète Mahomet priant à la Kaaba à la Mecque

Shura, 644

5 min

Aujourd'hui l'historien Gabriel Martinez-Gros nous parle de la Shura, la succession de Mahomet Muhammad en 644.

Représentation du prophète Mahomet priant à la Kaaba à la Mecque
Représentation du prophète Mahomet priant à la Kaaba à la Mecque Crédits : Leemage - AFP

Ils sont six dans ce collège électoral. En 644, le deuxième successeur de Muhammad à la tête de l’Islam, le calife Omar, est assassiné par un esclave chrétien qu’il aurait maltraité. Son agonie est assez longue pour lui permettre de désigner ce conseil de six chargé d’élire le nouveau calife. Six musulmans de la première heure, tous Mecquois, tous Compagnons du Prophète dans son Exil (son Hégire) de La Mecque à Médine, tous ses parents, au moins par alliance, tous les Six au nombre des Dix Etres Humains dont Dieu aurait assuré à son Prophète qu’ils entreraient au Paradis, ceux qu’on appelle en arabe les Dix-Fortunés, al-‘ashara al-mubashsharra – la chose rime en arabe.

Ils sont donc Six, mais trois dominent. C’est l’un d’eux qui sera calife. Il y a là ‘Abd al-Rahman ibn ‘Awf, le plus riche, le plus influent, sans doute le plus âgé, auquel Umar a proposé le califat, et qui l’a refusé ; et puis ‘Ali, cousin germain et gendre de Muhammad, père des deux seuls petits-fils survivants du Prophète ; et ‘Uthmân, dont l’atout et le handicap est le même : c’est d’appartenir au clan des Omeyyades, le plus puissant de La Mecque, le plus présent dans les conquêtes, mais qui s’opposa autrefois par les armes à l’islam dans ses débuts. Car toute la question de cette élection est là : élire ‘Uthman, c’est pardonner définitivement aux Omeyyades leur faux-pas initial et reconnaître leurs mérites dans l’expansion guerrière et l’organisation du nouvel Etat. Elire Ali, qui n’a rien oublié des injures passées et dont on sait qu’il avait été, au moment de la reconquête musulmane de La Mecque, partisan de la plus grande rigueur contre les Omeyyades traîtres, c’est entretenir le conflit.

La question de l’élection, c’est donc la place des convertis tardifs et la réconciliation des Arabes. Mais l’homme de l’élection, c’est Ali, celui qui deviendra plus tard, pour le shiisme, la Porte de la Révélation, et au grand scandale des Sunnites une figure presque aussi imposante dans l’esprit de ses dévots que celle de Muhammad. Il est encore jeune, il a toujours été trop jeune. Jeune cousin, et dans la pratique jeune frère de Muhammad, qui était fils unique, orphelin, et qu’avait élevé le père de ‘Ali. Premier converti de sexe masculin à l’islam, mais trop jeune pour que la tradition lui accorde ce titre de gloire, qu’elle a finalement réservé à Abu Bakr. Combattant d’une immense bravoure, dit-on : il aura toujours pour lui la faveur des guerriers qui sont en train de conquérir un empire, et qui trouvent en lui un défenseur contre les exigences croissantes de l’Etat sur le produit du butin ; mais trop jeune pour exercer un grand commandement. Et peut-être un peu trop jeune pour aspirer cette fois encore au califat.

Jeune et radical. Ali est profondément misogyne, plus encore peut-être qu’Umar. Plus tard, enfin devenu calife, il fera appliquer sans faiblesse la lapidation des femmes adultères ; il déteste Aïcha, fille d’Abu Bakr et très jeune femme favorite du Prophète, qu’il a mise en accusation dans un épisode célèbre du vivant même de Muhammad, et qui lui rend bien cette haine. Surtout on le sait irrémédiablement en rupture avec cette aristocratie mecquoise à laquelle ils appartiennent tous les Six, et on le devine porté aux solutions de force, qu’il mettra en effet aussitôt en œuvre quand il aura enfin accédé au califat une douzaine d’années plus tard ; c’est à Ali que revient ainsi le douteux honneur d’avoir présidé à la première guerre civile de l’Islam entre 656 et 661. Etrangement, la tradition, même sunnite, ne lui en tient pas rigueur, comme si sa maladresse plaidait pour sa sincérité. A l’inverse, l’Omeyyade Mu‘awiya, son adversaire dans la guerre civile à venir, tire sa mauvaise réputation de son habileté même. L’intelligence n’est pas toujours un avantage.

Mais nous n’en sommes pas là en 644. Devant le conseil réuni, ‘Abd al-Rahman ibn ‘Awf se lève et propose, en échange de sa propre renonciation au califat, de jouer l’arbitre et de désigner le nouveau calife. Tous acceptent. Il choisit ‘Uthmân et la réconciliation.

C’eût été un beau projet. Mais il échoue totalement et aboutit donc douze ans plus tard, en 656, à l’assassinat de ‘Uthmân et à la guerre civile. ‘Abd al-Rahman ibn ‘Awf est mort entre temps. Des cinq autres membres du Conseil, quatre connaîtront une mort violente. La formule élective, qui est d’origine aristocratique et tribale, et où il faut se garder bien sûr de voir l’amorce d’une anachronique démocratie, n’a pas fait la preuve de son efficacité. Elle s’effacera au fil des générations, au profit de la succession de père en fils que privilégie la monarchie.

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Intervenants
  • Historien, professeur émérite à l'université Paris 0uest Nanterre-La Défense, historien, spécialiste du monde musulman médiéval
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