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 Caricature contre le roi Louis-Philippe Ier

Une campagne de charivaris dans la France de Louis-Philippe

5 min

Une nouvelle histoire de vote aujourd'hui avec l'historien Emmanuel Fureix

 Caricature contre le roi Louis-Philippe Ier
Caricature contre le roi Louis-Philippe Ier Crédits : Honoré Daumier

Je vous propose aujourd’hui un petit pas de côté, à destination des candidats oublieux de leurs promesses électorales.

Nous sommes en 1832, au début du règne de Louis-Philippe, dans un moment de grande effervescence pré-démocratique. Une nouvelle Chambre des députés a été élue un an plus tôt, dominée par un juste-milieu bien éloigné des promesses libérales de la révolution de Juillet. La France provinciale résonne peu à peu d’un concert assourdissant de casseroles et de chaudrons. « Une monomanie musicale semble s’être emparée de tous les patriotes », écrit alors un contemporain. De fait, en quelques mois, près d’une centaine de notables, dont une majorité de députés, sont successivement accueillis par des charivaris tonitruants qui viennent sanctionner les traîtres à la cause du peuple. Une campagne de charivaris, analogue aux célèbres campagnes de banquets, se met ainsi en place dans plusieurs dizaines de départements. Sont tout particulièrement visés d’anciens députés libéraux, acteurs de cette Révolution de 1830, mais ralliés à la politique d’ordre et de résistance symbolisée par l’austère Casimir-Perier.

Ce nouveau rituel politique, dans sa forme, ressemble à s’y méprendre aux vieux charivaris traditionnels, ceux qui venaient sanctionner au village les veufs remariés et autres maris cocus. Une foule s’assemble la nuit tombée, plus ou moins nombreuse, généralement dominée par des jeunes hommes, autour du domicile de la personne visée. Elle tourne cette dernière en ridicule, à coups de casseroles, crécelles, sifflets, sonnettes et cornets à bouquin. Des chansons révolutionnaires sont entonnées, et surtout des cris et des insultes viennent préciser la charge politique : « à bas le juste milieu ! A bas le traître ! A bas la poire ! A bas la seringue ! à bas le corrompu ! », peut-on entendre dans quelques-uns de ces charivaris. La violence contre l’adversaire, mis à distance et humilié, reste toujours symbolique. Le charivari dure plusieurs heures, interminables pour sa victime ; il peut en outre être reconduit plusieurs jours consécutifs, ainsi contre Adolphe Thiers poursuivi par plusieurs charivaris à Aix, Marseille et Toulon.

Le charivari, en se politisant, est ainsi devenu un rituel sophistiqué de contrôle civique des représentants. Les députés visés le sont au retour de leur session parlementaire, après que leurs votes et leurs discours aient été savamment pesés par leurs opposants républicains. Ils sont sanctionnés pour avoir trahi la promesse révolutionnaire de 1830, quand les opposants du parti du mouvement sont quant à eux salués par des sérénades triomphales. Un député de la Moselle, Parant, en fait les frais après l’adoption de la loi sur les étrangers réfugiés dont il a été le rapporteur, loi jugée liberticide : il est charivarisé à son retour à Metz, en avril 1832, trois jours de suite aux cris de « Au renégat ! Au persécuteur des Polonais ! A bas l’assassin des Polonais ! ».

L’autre ressort du charivari politique est l’exercice d’une justice et d’une morale populaires. Les récompenses honorifiques jugées imméritées, les faveurs accordées aux proches, la corruption des électeurs sont ainsi sanctionnées par le chaudron populaire. Adolphe Thiers est visé par les cris de « A bas l’écrivain vendu, à bas l’orateur acheté ! » ; un de ses collègues du Maine-et-Loire, négociant, par ceux de « A bas le ventru ! A bas le marchand de toile ! A bas le fournisseur de pantalons ! ».

Pour ses défenseurs, le charivari est un mode comme un autre de publication d’une opinion, aux côtés de la presse et de la caricature, et à ce titre pleinement légitime. Pour ses contempteurs au contraire, il n’est autre qu’une grave usurpation de souveraineté. Les charivariseurs, de fait, regroupent des électeurs, alors ultra-minoritaires, et des non-électeurs, y compris des femmes et des enfants. Pour le pouvoir en place, les mandataires ne doivent des comptes qu’à leurs mandants, et non à des foules « populacières ». Le ministre de l’Intérieur, d’Argout en 1833, voit dans le charivari « une atteinte à l’indépendance des Chambres et à la liberté des votes ». Au fond, le scandale du charivari tient à deux choses : d’une part il porte gravement atteinte à l’honneur de notables réduits à l’humiliation puis à l’esquive ou à la fuite, et d’autre part il repose sur un puissant imaginaire de la souveraineté populaire. Le charivari, dans cette perspective, n’est autre que la voix du peuple, y compris celle des prolétaires, celle qui, aux yeux de certains républicains « égalise les forces intellectuelles et abat la féodalité du bavardage parlementaire ». Il ritualise à ce titre une émancipation possible. Tout est fait, du côté du pouvoir, pour comprimer cette voix menaçante et disperser les attroupements de charivariseurs. Les charivaris politiques, sans pour autant disparaître, resteront marginaux dans le nouveau répertoire d’action protestataire de la deuxième moitié du XIXe siècle. Il ne nous sont guère familiers aujourd’hui en France, mais ailleurs dans le monde, en Argentine, au Venezuela, en Islande, au Québec, les « casserolades » ou concerts de casseroles montrent la résurgence possible d’un rituel de défiance civique face aux régimes représentatifs.

Chroniques
Intervenants
  • Maître de conférences à l’université Paris-Est Créteil.
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