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Photo prise le 05 décembre 2006 de la couverture du magazine L'Express du 03 octobre 1963, faisant référence à la candidature alors mystère de Gaston Defferre à l'élection présidentielle de 1965.

Une élection municipale à Marseille, en 1965

6 min

Une nouvelle histoire de vote avec l'historienne Anne-Laure Ollivier

Photo prise le 05 décembre 2006 de la couverture du magazine L'Express du 03 octobre 1963, faisant référence à la candidature alors mystère de Gaston Defferre à l'élection présidentielle de 1965.
Photo prise le 05 décembre 2006 de la couverture du magazine L'Express du 03 octobre 1963, faisant référence à la candidature alors mystère de Gaston Defferre à l'élection présidentielle de 1965. Crédits : Jack Guez - AFP

En cette soirée du 21 mars 1965, dans les locaux du journal Le Provençal, à Marseille, à deux pas du Vieux Port, les socialistes savourent leur victoire: les électeurs marseillais ont donné une majorité de voix aux listes du maire sortant – patron du quotidien régional – Gaston Defferre.

L’élection aurait pu être un non-événement. C’était sans compter les tensions et les violences qui émaillèrent les dernières semaines de la campagne électorale, ravivant le souvenir des batailles électorales de la Libération ou des grandes heures de la guerre froide. Or cette atmosphère survoltée frappa d’autant plus les esprits que les médias nationaux avaient les yeux braqués sur Marseille depuis que Gaston Defferre – le « Monsieur X » de L’Express – avait déclaré sa volonté d’affronter le général de Gaulle à l’élection présidentielle du mois de décembre.

L’occasion était trop belle, dans ces conditions, pour les gaullistes et pour les communistes, de profiter du scrutin municipal pour malmener le maire-candidat. La réforme du mode de scrutin en offrit la possibilité. Désireux de remporter des victoires municipales et de forcer la bipolarisation de la vie politique locale, le pouvoir gaulliste instaura en effet un scrutin de listes par circonscription, clairement défavorable à Marseille aux socialistes, assorti d’un système de listes bloquées, interdisant la fusion des listes entre les deux tours. Dans ce contexte, les socialistes se trouvaient devant un choix difficile: partir à la bataille sous leurs propres couleurs – avec des listes socialistes homogènes –, c’était courir le risque de perdre la mairie. Faire liste commune avec les communistes n’était pas davantage envisageable pour Defferre: le rapport de force entre les frères ennemis de la gauche était défavorable aux socialistes, et l’expérience de la Libération puis de la guerre froide avait conforté un anticommunisme tenace. Certes, les désistements réciproques entre socialistes et communistes étaient de mise depuis les législatives de 1962, mais des listes commues n’auraient pas manqué de souder une droite que Defferre s’évertuait à diviser. Surtout, le maire ne pouvait choisir une telle option sans bafouer la ligne qu’il s’était fixée pour les présidentielles: refuser tout accord avec les communistes, tout en misant sur leur ralliement tacite et contraint. Dans ces conditions, il ne restait qu’une solution: faire liste commune, dès le premier tour, avec le centre et la droite marseillais. Il n’y avait là, dans son esprit, rien de contre-nature. Defferre et les socialistes gouvernaient Marseille depuis 1953 avec le centre, la droite – et les gaullistes, pour l’occasion écartés.

Une chose était cependant de forger une majorité avec le centre et la droite au lendemain des élections, une autre de faire liste commune. Defferre parvint à faire ratifier son choix par la fédération socialiste; mais il ne put empêcher une minorité socialiste de faire dissidence et d’opposer au maire des listes d’union de la gauche avec le parti communiste. Dès lors, la bataille électorale vira à la lutte fratricide entre socialistes et à la guerre des gauches dans laquelle tous les coups semblèrent permis lorsque, au soir du premier tour, les listes socialo-communistes devancèrent d’une courte tête celles du maire sortant. La réélection de ce dernier était d’autant plus incertaine que le candidat gaulliste, Joseph Comiti, arrivé troisième, refusa de retirer ses listes.

Dans ce contexte, les programmes des candidats firent place aux attaques ad hominem et à l’injure, Marseille fut couverte d’affiches attisant les passions et les peurs, tandis que la presse locale des deux camps instruisait des procès en trahison: le journal de Defferre vilipendait les « renégats » du parti socialiste – qu’il avait fait exclure de la SFIO –, maniait la rhétorique du complot, et agitait le chiffon de l’anticommunisme en publiant en Une une faucille et un marteau menaçants. La presse communiste accusait le maire de trahir le socialisme en s’alliant à la bourgeoisie. Le tout finit au tribunal, le verdict judiciaire étant censé augurer celui des urnes. Les adversaires, dont les services d’ordre musclés comptaient des représentants de la pègre locale, ne se contentèrent pas de violences verbales. Les pressions et les intimidations se multiplièrent autour des candidats gaullistes, les partisans de Defferre cherchant à obtenir leur retrait par tous les moyens – non sans succès. Un employé municipal aurait ainsi opportunément fait faire à l’un de ces candidats – un certain Groçon – la tournée des bistrots, avant d’obtenir au petit matin qu’il signe son retrait. « Defferre y a gagné la mairie et Groçon n’y a jamais perdu que sa cédille », conclut une feuille marseillaise au lendemain de l’élection!

Passons sur les conséquences immédiates pour Gaston Defferre de cette campagne agitée et un brin folklorique, qui ternit l’image du candidat à la présidentielle, en réactivant celle du maire du « Chicago français ». L’élection marseillaise suggère que la pacification des moeurs politiques n’eut rien d’un processus linéaire, et que les pratiques violentes ne disparurent pas avec la fin de la guerre d’Algérie. Elle rappelle plus généralement que le gaullisme, même à son zénith au plan national, éprouva bien des difficultés à s’implanter localement, se heurtant en 1965 à une « résistance des centres ». Elle révèle surtout, à l’occasion d’un scrutin local, des divisions stratégiques profondes à gauche – l’union de la gauche contre une stratégie centriste –, reflets de divisions sur l’idéologie et sur la question du pouvoir. Cette ligne de fracture, qui traverse alors la « gauche non communiste », au point de susciter, à Marseille, une « fronde » interne à la SFIO – jusqu’à la scission – s’estompa quelques années plus tard, lorsque le parti de François Mitterrand fit sienne l’union de la gauche. Elle n’est pourtant pas sans écho avec les divisions qui traversent la gauche aujourd’hui. Le marxisme était alors, à gauche, l’objet de la discorde; le libéralisme lui a succédé.

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