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Episode des luttes imperiales au Japon (1308-1368). Miniature de l'ecole Tosa (17eme siecle) aux feuilles d'or et a la nacre d'huitres.

Une votation dans un monastère japonais au Moyen Âge

6 min

Une nouvelle histoire de vote ce matin par l'historien Pierre-François Souyri.

Episode des luttes imperiales au Japon (1308-1368). Miniature de l'ecole Tosa (17eme siecle) aux feuilles d'or et a la nacre d'huitres.
Episode des luttes imperiales au Japon (1308-1368). Miniature de l'ecole Tosa (17eme siecle) aux feuilles d'or et a la nacre d'huitres. Crédits : Luisa Ricciarini, Leemage - AFP

Nous sommes en 1384 dans le Japon de l’Ouest, sur le Mont Kôya, là où se trouve l’un des complexes religieux bouddhistes les plus puissants de son temps, l’un des quartiers généraux de l’école Shingon, fondée au début du IXe siècle.

La nuit est déjà tombée. Tous les moines se rassemblent dans la cour à la lueur des torches. Ils sont convoqués pour participer à un scrutin important, le mot existe en japonais médiéval, gatten, mot-à-mot, rassembler les votes.

Revêtus de leur habit monastique, la tête à moitié cachée par une étole, leur visage est difficilement reconnaissable. Les torches projettent la vision déformée de leur silhouette. Tour à tour, ils devront prendre la parole pour exprimer leur avis sur la question qui leur est posée. En l’occurrence, ce soir là, que faire d’un régisseur domanial, récemment nommé par les moines à la tête du domaine de Kogi, accusé de garder pour lui une partie des redevances normalement affectées à l’entretien du monastère. Faut-il le limoger sur le champ, ou le maintenir en fonction, avec obligation de rembourser les impayés ?

On commence par vérifier que tous les moines convoqués sont présents. Tous connaissent le lieu, l’heure de l’assemblée ainsi que son propos. Le jour dit au moment dit, on fait résonner le gong pour indiquer l’ouverture de la séance. Les assemblées monastiques de ce genre reposaient au Moyen Âge sur une procédure qui pouvait varier légèrement d’un établissement à l’autre mais on était très strict sur la présence. Au Tôji, un autre temple important de l’école Shingon, le règlement précise que les moines devront se présenter dans le temps que brûle un bâtonnet d’encens d’environ 6 cm, à partir du moment où résonne le gong annonçant le début de la réunion. Ceux qui se présentent en retard sont considérés comme absents et frappés d’une sanction. En cas d’absence, exception faite de cas de force majeure, maladie ou voyage, il fallait présenter un exposé des motifs justifiant la non participation à l’assemblée. En cas de refus de l’excuse ou en cas d’absence injustifiée, on était condamné à payer une amende, par exemple, offrir aux organisateurs de la séance des fioles de saké, être astreint à faire chauffer l’eau de l’étuve, parfois payer en monnaie. Plus grave encore, on pouvait se voir confisquer le droit de participer aux réunions, et même se faire expulser du monastère.

Les règles étaient claires : « Il faut se conformer aux décisions prises ensemble ou à défaut, se conformer aux décisions de la majorité ». Les décisions importantes étaient donc prises collectivement car on pensait qu’elles avaient d’autant plus de force que le nombre des participants était grand.

Vient alors le moment des palabres. Le règlement indique qu’il faut pouvoir « exprimer le fond de sa pensée sans craindre les puissants ». Les moines ne doivent pas tenir compte de leur degré de proximité familiale, amicale ou régionale avec celui qui est censé avoir commis un délit, ni refuser d’exprimer son avis par timidité, ni parce que l’on se pense minoritaire. C’est la raison pour laquelle, le scrutin doit se tenir la nuit, pour éviter d’être reconnu. Dans certains monastères, quand la décision à prendre est difficile, on incite ceux qui prennent la parole à changer volontairement le ton de leur voix, pour rendre leur déclaration plus solennelle, mais aussi pour parler sans craindre d’être reconnu. Dans la société médiévale japonaise, il y a toujours un risque à s’exprimer, surtout si l’on parle contre un puissant.

Refuser de prendre la parole, ou refuser de voter n’est pas toléré. La procédure n’admet ni l’abstention, ni le vote blanc.

Après que les moines aient tous parlé, on procède au scrutin proprement dit. Les participants de la réunion doivent tracer eux-mêmes un trait au pinceau en face de la colonne adéquate sur le bordereau de vote. Le résultat est clair ce soir là : 41 votes en faveur du limogeage immédiat du régisseur, 23 en faveur de son maintien. Le régisseur du domaine de Kogi est licencié sur le champ comme résultat du vote de l’assemblée générale des moines du Mont Kôya.

De pareilles pratiques à la majorité des participants reposaient sur le principe selon lequel les membres de l’assemblée, au delà de leur statut social d’origine et de leurs liens familiaux étaient égaux entre eux. One man, one vote. Mais la décision à la majorité était absolue. Elle était censée refléter ichimi dôshin, c’est-à-dire « l’unanimité des esprits ». La décision prise collectivement possédait une force qui transcendait les avis ou les intérêts personnels. L’on considérait que le résultat du vote exprimait le sentiment des divinités. Voter, c’était exprimer l’avis des bouddhas et des dieux. Aller à l’encontre de pareilles décisions risquait de provoquer la colère divine.

Telle était la pratique dans les monastères du Japon médiéval.

Alors, la démocratie comme invention de l’Occident ? A voir quand même, et de près.

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