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Cigarette électronique : le business avant la santé ?

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En trois ans, l'e-cigarette a conquis 2 millions de Français. Les boutiques spécialisées se sont multipliées et le verbe "vapoter" a récemment fait son entrée dans le dictionnaire. Mais l'essor de l'e-cigarette est plombé par les batailles judiciaires et les interrogations sur sa nocivité. Selon le Figaro, la ministre de la Santé veut désormais l'interdire dans les lieux publics. Le marché, saturé, doit désormais trouver un second souffle. Enquête multimédia et interactive de Frédéric Says.

Le marché de la e-cigarette en phase de stabilisation
Le marché de la e-cigarette en phase de stabilisation Crédits : Gianluca Rasile - Fotolia

Il a eu du flair pour aider les fumeurs à retrouver leur souffle. Xavier Croux a ouvert l'un des premiers magasins de e-cigarettes en France, un jour de février 2012. A cette époque, on ne comptait qu'une poignée de boutiques du même genre. En avril 2013, elles étaient 140. On en dénombre désormais plus de 2500 . Le chiffre d'affaire du secteur ? 300 millions d'euros l'an dernier pour le marché hexagonal. Mais le filon, à force d'attirer les convoitises, commence à se tarir : "le nombre de nos clients a baissé de 30 % en un an" regrette Xavier Croux. Un soupir entre deux volutes de vapeur, dans son magasin du XVème arrondissement de Paris... et quelques conseils imagés aux néophytes : "surtout, il faut aspirer longtemps, ne pas être pressé... On n'est pas Serge Gainsbourg, qui aspire sa cigarette en quatre bouffées !". De l'autre côté du comptoir, Ali, venu avec deux amis. Il vient d'abandonner la cigarette "à l'ancienne" et explique pourquoi :

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Un témoignage qui rejoint ceux que vous nous avez adressés par Twitter et Facebook :

[[View the story "La cigarette électronique : quel bilan ?" on Storify](//storify.com/franceculture/la-cigarette-electronique-quel-bilan)] **Un marché en phase "darwinienne" ** La ruée vers la vapote a commencé en 2011. Quelques distributeurs ont observé le succès remporté aux Etats-Unis par cette drôle de cigarette qui rejette de la vapeur d'eau. Ils ont importé le concept. "Mais aujourd'hui, on est entré dans une phase de maturation du marché, observe **Arnaud Dumas de Rauly** , le président de la [Fivape](http://www.fivape.org/) (Fédération interprofessionnelle de la Vape). Les magasins ont poussé comme des champignons, et certains sont obligés de fermer. C'est terrible, mais beaucoup d'acteurs vont disparaître dans l'année".
Un magasin de cigarettes électroniques fermé, Paris, mai 2014.
Un magasin de cigarettes électroniques fermé, Paris, mai 2014. Crédits : FS - Radio France
**Beaucoup vont disparaître dans l'année** "On est passé d'un marché de la première acquisition à un marché de renouvellement" complète **Natasha Gréco** , chargée de développement marketing chez Light cigarette. Les marques ont donc revu leur gamme et tentent de se distinguer : e-cigarette connectée, à monter soi-même, avec des variétés infinies de saveurs... :
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salon de la cigarette électronique - made in france
salon de la cigarette électronique - made in france Crédits : FS - Radio France
**Le marché de la e-cigarette attire les opportunistes** On pourrait se croire à une cérémonie du 11-novembre, ou dans un stade de football. **Partout, des drapeaux bleu-blanc-rouge** . Accompagnés de la mention "Made in France". Au salon de la cigarette électronique, porte de Versailles à Paris, il semble primordial de mentionner l'origine française des e-liquides. **Norbert Neuvy** confesse une pointe d'amertume. Selon le directeur de Délice, le deuxième distributeur français de e-liquide, "ce marché attire désormais les opportunistes de tout poil. Ils n'y connaissent rien, n'ont rien à faire du produit, seule la mode les intéresse : il y a dix ans, ils auraient fait de la **téléphonie mobile, du blanchiment des dents ou de l'aquabiking** !".Et de détailler la combine que certains concurrents utilisent pour déguiser des produits en "made in France" :
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Cette débauche de mentions "made in France" correspond à l'une des inquiétudes majeures des consommateurs : quel danger y a-t-il à vapoter ? **L’hypothèque des risques sanitaires** "Il n’y a que 3 substances dans l’e-cigarette : du propylène glycol, de la glycérine végétale et de la nicotine - cette dernière étant facultative. En dehors de la nicotine, qui est un produit addictif, les autres produits ne sont pas dangereux", assure **Karine Warin** , co-fondatrice de Clopinette, un réseau qui rassemble 80 magasins en France. Un diagnostic partiellement confirmé par le professeur **Bertrand Dautzenberg** , pneumologue à la Pitié-Salpétrière, président de l'[Office français de prévention du tabagisme](http://www.ofta-asso.fr/), et auteur d'un [rapport sur le sujet](http://www.ofta-asso.fr/docatel/Rapport_e-cigarette_VF_1.pdf).** Dangereuse, la e-cigarette ? Voici sa réponse :** Quelle est la position du ministère de la Santé ? **"La cigarette électronique, c'est mieux que la cigarette traditionnelle. Mais le mieux, c'est encore de ne rien fumer** , car on ne possède pas encore d'évaluation de nocivité sur le long terme", théorise l'entourage de Marisol Touraine. La cigarette électronique est de toute façon beaucoup moins nocive que sa cousine traditionnelle, selon 53 chercheurs qui [ont lancé un appel à l'OMS](http://www.ouest-france.fr/sante-la-cigarette-electronique-sauverait-des-millions-de-vies-2580716?utm_source=twitterfeed&utm_medium=twitter). La législation française est actuellement l'une des plus tolérantes d'Europe. En Belgique, les e-liquides contenant de la nicotine ne peuvent être vendus qu'en pharmacie. Mais des appels à une réglementation plus stricte se font entendre. **Yves Bur** , ancien député, président de l'[Alliance contre le tabac](http://www.alliancecontreletabac.org/), veut instituer le "testing", pour vérifier que les e-cigarettes ne sont pas vendues à des mineurs :
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"La vapoteuse se veut 'funky', colorée, il y a tout un coté marketing pensé pour entraîner la dépendance chez les plus jeunes", abonde une collaboratrice de Marisol Touraine. Le ministère prévoit aussi **"rapidement" d'interdire par circulaire toute publicité pour ces produits.** **L'e-cigarette au tribunal** En France, le marché devrait représenter cette année près de **500 millions d'euros** . Outre la guerre des fabricants, les détaillants se livrent aussi une bataille sans retenue. Ainsi, les buralistes - qui contrôlent 20 % du marché de la e-cigarette- ont déposé plainte pour obtenir le monopole des ventes. Au détriment des boutiques spécialisées. La [Confédération des buralistes ](http://www.buralistes.fr/)(qui réprésentent plus de 80 % de la profession) a gagné en première instance. L'argument des bureaux de tabac ? **La e-cigarette est (presque) aussi réglementée que les "clopes" classiques.** Ecoutez **Pascal Montredon** , le président de la Confédération :
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"Les buralistes sont nerveux, car les ventes de tabac classiques sont tendanciellement en baisse, note Arnaud Dumas de Rauly de la Fivape. Ils veulent donc récupérer un marché qui fonctionne". **Les cigarettiers contre-attaquent ** Verra-t-on, dans quelques années, le héros d'un film d'action américain tirer sur sa vapoteuse entre deux rebondissements ? Autrement dit, le tabac est-il voué à disparaître ? Après avoir longtemps considéré la e-cigarette comme un gadget, les grands groupes cigarettiers ont fini par se rendre à l'évidence. Et ont investi à leur tour. L'un des plus grands groupes mondiaux, **British and American Tobacco ** (BAT), confirme dans un courriel à France Culture qu'il développe des recherches autour de la e-cigarette. Le groupe affirme avoir investi **200 millions d'euros** l'an dernier :
extrait du courriel de BAT - capture d'écran - e-cigarette
extrait du courriel de BAT - capture d'écran - e-cigarette Crédits : Frédéric Says - Radio France
Pour (accen)tuer la concurrence, les fabricants de cigarettes ont aussi développé une [simili-"clope électronique"](http://abonnes.lemonde.fr/economie/article/2014/04/15/e-cigarette-l-industrie-du-tabac-contre-attaque_4401412_3234.html). Laquelle utilise du vrai tabac, cette fois-ci chauffé et non brûlé. Philip Morris préparerait même l'acquisition d'un spécialiste de la "e-cig" aux Etats-Unis. **La contre-attaque est donc commerciale. Elle est aussi réglementaire.** Les industriels du tabac (BAT, Philip Morris) ont intégré la Commission spéciale qui doit mettre au point une norme de qualité pour les cigarettes électroniques - inexistante jusqu'ici. Cette commission s'est réunie pour la première fois le 16 mai dernier. Elle doit définir des mesures-cadres (**combien de nicotine ? Quels produits aromatiques autorisés ?** ) qui s'appliqueront au secteur entier. La participation des cigarettiers n'est pas du goût du **professeur Dautzenberg** , qui préside cette commission : "Par définition, tout le monde peut participer à cette commission volontaire", tempère **Olivier Peyrat** , le directeur général de l'[AFNOR (l'agence française de normalisation)](http://www.afnor.org/). "On pressent que ces grands groupes veulent standardiser le plus possible la cigarette électronique, **imposer des normes très contraignantes pour mettre une barrière à l’entrée du marché** . Ces normes demanderont des millions d'investissement et de recherche, explique le président de la Fivape. Or, les millions, ils les ont. Pas nous." Boutiques spécialisées, buralistes, grossistes, fabricants, cigarettieres... La concurrence pour le marché de la vapote s'exacerbe. Un juge de paix est attendu : une directive européenne, votée le 26 février dernier, doit être transposée sous deux ans en droit français. **Au fond, la cigarette électronique est-elle un médicament ou un produit du tabac ? ** Le texte de la directive ne tranche pas. C'est donc maintenant au législateur national de prendre ses responsabilités.

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