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Demain, 65 millions d’écrivains ?

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Il ornera immodestement votre cheminée ou la bibliothèque de vos grands-parents : « votre » livre. Les plateformes d’auto-édition se multiplient et permettent de contourner les maisons d’édition traditionnelles, jugées trop frileuses. Démocratisation du monde littéraire ou nivellement par le bas ?

Il ornera immodestement votre cheminée ou garnira la bibliothèque de vos grands-parents : « votre » livre. Books on Demand, Amazon, Smashword… Les plateformes d’auto-édition se multiplient et permettent de contourner les maisons d’édition traditionnelles, jugées trop frileuses. Démocratisation du monde littéraire ou nivellement par le bas ? Reportage multimédia, avant les 24 heures du livre, lundi 4 novembre sur France Culture.

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- Crédits : Radio France

Il n’y a pas de revanche dans le ton d’Agnès Martin-Lugand. Il y aurait pourtant de quoi. Après que son roman a été refusé - quatre fois - par les maisons d'édition classiques, elle s'est tournée vers les sites d'auto-publication, en décembre dernier. D’abord confidentiel, le roman devient en quelques jours l’un des best-sellers numériques du site* Amazon* . Trois semaines plus tard, il est racheté par un éditeur classique : Michel Lafon . Le livre « papier » s’est à ce jour écoulé à 75 000 exemplaires. Son nom ? Les gens heureux lisent et boivent du café . Agnès Martin-Lugand fait partie des premiers auteurs français découverts grâce à l'auto-publication :

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Agnès Martin-Lugand
Agnès Martin-Lugand

Si Agnès Martin-Lugand n’est pas revancharde - les droits de son livre se sont vendus dans 18 pays, et elle a signé pour un deuxième roman -, de nombreux auteurs ont voulu voir dans cet exemple un symbole de* l’incurie des éditeurs traditionnels. *

Leurs "ratés" les plus célèbres sont d'ailleurs largement recensés (et souvent exagérés) sur le net. Le filtre des éditeurs est-il trop strict ? Trop conventionnel ? S'agit-il de "mammouths de l'édition" , comme l'affirme "Stephane1point0", parmi les témoignages que vous nous avez adressés :

L'auto-édition, un "Do-it-yourself" de la littérature
Le marché potentiel est conséquent. 6 % des Français ont rédigé un manuscrit et souhaitent le publier , selon une étude Ifop pour Le Figaro Littéraire. Ce qui représente 2,5 millions de personnes.

D’où l’essor des sites d’auto-édition. Le leader en Europe, Books on demand (BoD), propose désormais dans son catalogue les oeuvres de 25 000 auteurs . Le système est inspiré du DIY (do it yourself) : l’auteur choisit lui-même sa couverture, met en page son livre et en fixe le prix. De son côté, le site ne paie pas d’à-valoir, mais verse une commission de 50 % sur chaque e-book vendu et 10 à 15 % pour un livre classique.

« Ne dîtes pas à ma mère que je suis auto-édité, elle me croit écrivain ».

La plaisanterie aurait touché juste il y a encore deux ans, elle ne correspond plus à la réalité. Parmi les 100 romans les plus achetés aux Etats-Unis, on compte une vingtaine d'auto-édités, dont le (trop ?) fameux 50 shades of grey . A la Foire du livre de Francfort, le plus grand événement mondial littéraire, l’auto-édition a eu droit, pour la première fois cette année, à un vaste stand. Le phénomène a même été l’un des trois sujets officiels du cycle de conférences.

Qui sont ceux qui s'auto-éditent ? Le cliché de l'écrivain raté, qui joue son va-tout par l'édition en ligne, a vécu, selon Florian Geuppert. D'après le manager général de Books on Demand, trois types d’auteurs ont recours à l’auto-édition :

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Comment les éditeurs voient-ils cette forme de concurrence ?

Lorsqu’on leur pose la question, la réponse des éditeurs fait penser à celle des compagnies aériennes historiques vis-à-vis des low-cost. « Nous ne jouons pas sur le même terrain » , explique le patron d’une grande maison d’édition parisienne. « Le métier d’éditeur est indispensable » renchérit Vincent Montagne, président du Syndicat national de l'édition (SNE) pour qui « un prix Nobel de Littérature se construit sur des décennies, pas en cinq minutes » :

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Quant à l’accusation de frilosité, Jean-Daniel Belfond, directeur des éditions de l’Archipel, revendique sa « sélection » , et reconnaît que les éditeurs peuvent « passer à côté ».

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Jean-Daniel Belfond, directeur des éditions de l'Archipel
Jean-Daniel Belfond, directeur des éditions de l'Archipel

Les éditeurs traditionnels mettent aussi l'accent sur la différence de qualité. Toutes les commandes passées sur Books on demand atterrissent directement dans le grand centre d’impression de l’entreprise, près de Hambourg. Il n’y a ni correcteur, ni metteur en page. D'où la différence de prix avec un livre traditionnel, explique Vincent Montagne, qui reconnait que sa profession est souvent accusée de "se gaver sur le dos des auteurs".

Comment se compose le prix d’un livre papier ? Que touchent vraiment les éditeurs ? Voici la réponse de Jean-Daniel Belfond :

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« Tout ça n’est pas un combat du papier contre le numérique, tranche Vincent Montagne, mais une question de processus : faut-il ou non un intermédiaire, un passeur, entre l’auteur et le lecteur ? »

Hors micro, les éditeurs se rassurent aussi avec d’autres exemples : Stephen King avait tenté de lancer un livre en auto-édition, le succès n'a pas été au rendez-vous...

L'auto-édition, un vivier ?

Il n’empêche. Le monde des lettres regarde ces nouveaux éditeurs avec un mélange de crainte et d’envie. « Bien sûr, on s’intéresse de près à ce qui s’y passe, témoigne* Jean-Daniel Belfond* . Il y a de jeunes talents à dénicher ». Comme les clips sur Youtube ont contribué à révéler des artistes, l’auto-édition permet de déceler les succès potentiels, sans prendre de risques majeurs. Cette ambivalence se niche même chez la pluriséculaire Société des gens de lettres (SGDL).

« Depuis un an, nos auteurs nous posent souvent des questions sur l'auto-publication » , concède son président Jean-Claude Bologne. La SGDL représente 6000 auteurs. Souvent partagés entre le rêve d’une maison d’édition prestigieuse, et le principe de réalité.

Quand il doit apporter des réponses, dénouer les inconvénients et les avantages de l'auto-édition, *Jean-Claude Bologne * est nuancé. Il met surtout en garde sur l’aspect juridique. Selon lui, les contrats proposés par Amazon sont « très peu protecteurs ».

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Chiffres du livre en France
Chiffres du livre en France

L'auto-édition, sauveur ou fossoyeur du marché littéraire ? Jean-Claude Bologne espère trouver un modus vivendi avec ces nouveaux acteurs. Il craint notamment qu'Amazon n'acquière un quasi-monopole . Le président de la Société des gens de lettres vient donc d’entamer un « dialogue » avec le géant américain. Mais, signe de la méfiance qui règne encore entre ces deux mondes , il tient à ajouter : « dialogue ne veut pas dire collusion. En 2004, nous avons dialogué avec Google à propos de la numérisation des livres... En 2007 nous étions en procès avec eux ».

Frédéric Says

Intervenants

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