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A Alep, en Syrie, le 11 juin 2013, un jeune membre du groupe rebelle Martyr Al-Abbas brandit un mobile avec son frère au combat

Images de guerre : la bataille en ligne

4 min

Au front ou sur des champs d’affrontements plus flous, smartphones, vidéos et réseaux sociaux sont devenus des armes. Leur mission : témoigner, mais aussi diffuser sa propagande et convaincre l’opinion publique.

A Alep, en Syrie, le 11 juin 2013, un jeune membre du groupe rebelle Martyr Al-Abbas brandit un mobile avec son frère au combat
A Alep, en Syrie, le 11 juin 2013, un jeune membre du groupe rebelle Martyr Al-Abbas brandit un mobile avec son frère au combat Crédits : Muzaffar Salman - Reuters

Avec des combats publiés sans intermédiaire qui transforment les images et le traitement de la guerre, y compris de la part des armées. Enquête d' Eric Chaverou à l'occasion du Prix Bayeux des correspondants de guerre, dont nous sommes partenaires. (Attention, certaines images ci-dessous sont choquantes)
En août dernier, des dizaines de vidéos de Syriens semble-t-il gazés sont livrées au monde.

Patrick Baz est alors aux avant-postes. Directeur de la photo de l'Agence France Presse pour le Moyen-Orient et l'Afrique du nord depuis 1996, il n'a jamais vu avec la Syrie une telle "overdose" d'images en ligne. Youtube revendique tous sujets confondus 100h de vidéos téléchargées par minute ! Il faut dire que les (photo) journalistes n'entrent presque plus dans le pays. On vient d'apprendre encore l'enlèvement de deux nouveaux Français sur place. Patrick Baz et son équipe sont donc contraints à une vérification 24 heures sur 24, « épuisante », de son aveu. « Ce n'est pas parce que c'est sur les réseaux sociaux que c'est vrai » souligne celui qui explique comment l'expérience, la mémoire visuelle mais aussi un logiciel aide à déjouer les manipulations. Car « ces images sont à 99% vraies. Mais là où elles sont fausses, c'est la légende » précise-t-il. Des images que Patrick Baz ne considèrent pas comme une concurrence :

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13 min
Patrick Baz, directeur photo de l'AFP pour le Moyen-Orient et l'Afrique du nord, face aux images de guerre en ligne

Vidéos djihadistes : des genres bien établis, du prêche au rap 

Cette autre vision des conflits a évolué avec les technologies et avec leur maîtrise par tout type de belligérants, de plus en plus "natifs numériques".

Dès 2002, Al Qaida lançait sa propre "société de production", Al-Sahab. Pour 97 vidéos en 2007. Une première brêche après des années de domination sans partage de CNN sur les écrans internationaux.

Les Shebab en Somalie ont suivi, avec aussi un goût prononcé pour Twitter. L'un de leurs comptes a d’ailleurs été fermé après la publication de photos d’un otage français tué. Humiliation de l’ennemi, prêche, testament de martyr et même rap, les vidéos se sont professionnalisées et diversifiées. Pour propager "le bon combat" et recruter, mais pas seulement, explique François-Bernard Huyghe, de l’Institut de Relations Internationales et Stratégiques , qui détaille l'histoire de la vidéo musicale ci-contre d'Abu Mansour al-Amriki, dit l'Américain :

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François-Bernard Huyghe, de l'IRIS : L'arme des images de guerre en ligne et de leur référencement

En réponse, deux phénomènes se sont aussi développés selon François-Bernard Huyghe : la vérification des faits et le complotisme :

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Le remède de la vérification des faits en ligne, mais aussi le doute complotiste. Par François-Bernard Huyghe, de l'IRIS

« Les armées, aussi, s’y sont mises. Et c’est arrivé du bas ! » Marc Hecker

Ces productions sont assez bien adaptées au fonctionnement décentralisé de ces mouvements ajoute Marc Hecker, de l’Institut Français des Relations Internationales. Et a priori moins adaptées à des armées, beaucoup plus hiérarchisées et qui fonctionnent de manière très centralisée. Pourtant, ce chercheur explique comment les armées ont pris conscience de cette nécessité, poussées par leurs soldats. Comme la jeune Israélienne à l’origine de la chaîne Youtube de Tsahal en 2008. Une arme très efficace dans l’offensive sur Gaza, alors que les journalistes étaient exclus du front.

Aujourd’hui, les militaires se servent du web social pour communiquer et gagner la bataille de l’opinion publique, mais aussi pour recruter et mener des "opérations" de renseignement. L'armée américaine, qui avait un temps pensé à interdire les réseaux sociaux, laissent même passer un lipdub en Afghanistan. Mais surtout, attention à l’effet caporal stratégique , quand un débordement filmé et publié d’un soldat peut entraîner un scandale diplomatique, voire comme en Afghanistan un attentat contre des troupes françaises (vidéo ci-contre particulièrement choquante). En France où existe un guide du bon usage des médias sociaux depuis avril 2012. Marc Hecker, de l'IFRI :

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Et la France a mis en avant début septembre des vidéos témoignages « expertisées » et « authentifiées » par les services de renseignement et de santé de la Défense pour assurer d'une « attaque chimique » le 21 août perpétrée par le régime syrien. Vidéos provenant de médecins syriens, de civils et de membres de la rébellion.

« Ces images posent de nouvelles responsabilités aux journalistes et à l'école. » 

Serge Tisseron
Serge Tisseron

Pour le psychiatre, le danger de ces images pour leurs spectateurs, loin d'être toujours volontaires, c'est la désensibilisation, la perte d'empathie.

« Cette abondance fait que nous sommes fatigués de souffrir pour la planète entière », affirme-t-il.

Et parmi les premiers exposés à ces images au contrôle plus qu’aléatoire : les jeunes, particulièrement connectés au web et aux réseaux sociaux. Comme dans la fiction avec les jeux vidéos ultraviolents peut alors se jouer « un rituel initiatique ». Serge Tisseron :

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La confrontation aux images de guerre en ligne. Par le psychiatre Serge Tisseron.

Celui qui vient de publier un livre pour "apprivoiser les écrans" et de lancer une campagne à ce sujet se tourne donc vers les journalistes. Il relève leurs nouvelles responsabilités, quand la recherche d'images est aussi liée au discours sur les images : les journalistes de radio peuvent décrire des images insoutenables, avec pour effet pour beaucoup d'auditeurs d'aller vérifier. Et d'en appeler aussi à l'école pour servir de médiateur et permettre des éclairages sur l'actualité et des débats entre jeunes :

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Images de guerre en ligne : la responsabilité des journalistes et de l'école. Par le psychiatre Serge Tisseron

Concertation au CSA

Le Conseil Supérieur de l'Audiovisuel consulte en ce moment même en vue d'une prochaine recommandation aux chaînes de télévision et de radio concernant les images de guerre, mais aussi de terrorisme ou de conflit entre civils. Sa mise en garde à France Télévisions en février dernier pour une enquête d'Envoyé Spécial avait été très critiquée par la profession, parlant d'ingérence éditoriale. Ecoutez Olivier Schrameck, le président de l'autorité de régulation , à propos de ces discussions, et aussi des images en ligne, que le CSA ne contrôle pas :

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Olivier Schrameck, président du CSA, à propos des images de guerre. A la télévision et sur le web

Et Christophe Deloire, le directeur général de Reporters sans Frontières, auditionné il y a peu :

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8 min
Le Directeur général de Reporters sans Frontières, Christophe Deloire, à propos de la diffusion d'images de guerre. A la télévis

Et vous, qu'en pensez-vous ? Voici vos tweets :

Enfin, un sourire, tout de même, pour finir. Avec une parodie récente de ces vidéos signée Banksy, célèbre graffeur britannique. Déjà vu plus de 5 millions de fois :

Intervenants
  • chercheur au centre des études de sécurité de l'Ifri et rédacteur en chef de la revue Politique étrangère.
  • psychanalyste et psychiatre, fondateur et président de l’Institut pour l’étude des relations homme-robot (IERHR)
  • directeur photo du bureau Moyen-Orient de l'AFP
  • directeur de recherche à l’IRIS, spécialisé sur la communication, la cyberstratégie et l’intelligence économique, responsable de l'Observatoire Géostratégique de l'Information

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