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Blockchain : comprendre ce que pourrait changer cette révolution numérique

4 min

Faire des transactions sans banque, sans notaire, mais en toute confiance : c'est ce que promet la technologie Blockchain. Ses applications pourraient être si vastes que certains observateurs parlent d'une deuxième révolution numérique. Dossier de Catherine Petillon.

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Bitcoin Crédits : Jens Kalaene/picture alliance - Maxppp

Quand vous avez 10 euros sur votre compte, et que vous les donnez à quelqu'un, la banque lui certifie que vous les possédez bien. Mais au passage, elle prend aussi des frais ou du temps. Faire des transactions sans passer par un intermédiaire, mais néanmoins en toute confiance, c'est la promesse d'une nouvelle technologie : la blockchain (traduire “chaînes de blocs”).

Depuis quelques mois, elle occupe les milieux économiques, politiques et les  médias. Pas une semaine sans qu'il ne soit question d'une nouvelle expérimentation, d'une levée de fonds, de l'apparition d'une start-up, ou de  rencontres de décideurs politiques et économiques sur le sujet. Fin mars, Emmanuel Macron, le ministre de l’Économie, a même annoncé une ordonnance permettant une expérimentation financière de la blockchain.

Tout le monde regarde, peu de gens comprennent vraiment, et personne ne sait encore quel est l’avenir de cette nouvelle manière d’authentifier et de sécuriser les transactions. Pourtant, beaucoup d’observateurs n’hésitent pas à parler d'une "deuxième révolution numérique", comparable à ce qu’a représenté l’arrivée d’Internet.

« Ce n’est pas juste une nouvelle technologie de plus, mais quelque chose qui va changer le paradigme de pensée, notamment par la suppression des intermédiaires alors que notre organisation sociale repose sur eux. La blockchain sert bien sûr à faire des transactions plus vite et à moindre coût, mais cela permet surtout de nouveaux usages et un changement dans les manières de penser », explique Alexandre Stachtchenko. Encore étudiant à l’École supérieure de commerce de Paris, il est à l'origine, avec quelques copains, de Blockchain France.

Le principe : établir la confiance sans intermédiaire

Voilà la promesse. Ce qu’on appelle une blockchain, c’est un registre qui, au lieu d’être stocké chez un intermédiaire central, est distribué sur plein d'ordinateurs au travers d'un réseau de pair à pair ( peer-to-peer) - cela signifie permettre un accès ouvert à des données que l’on héberge sur son serveur. Il utilise des techniques cryptographiques.

Le fonctionnement d'une blockchaine
Le fonctionnement d'une blockchaine Crédits : Capture d'écran Blockchaine France

En somme, les ordinateurs des utilisateurs gardent une trace de toutes les transactions. Cela constitue une sorte de registre (indélébile et décentralisé), de tous les échanges effectués. C’est la multitude de participants qui crée une grande chaîne et joue le rôle de vérification (assuré jusqu'alors par les intermédiaires, ou "tiers de confiance"). Pour fonctionner, la blockchain n’a besoin que de la puissance des ordinateurs. Une définition que les animateurs du site Blockchain France résument ainsi : _“la blockchain est une technologie de stockage et de transmission d’informations, transparente, sécurisée, et fonctionnant sans organe central de contrô_le.»

Comment ça marche ? Les explications de Primavera de Filippi, chercheuse au CNRS et spécialiste de la blockchain :

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Primavera de Filippi : comment fonctionne la blockchain

Pour mieux comprendre, Rue 89 a fait une vidéo pour « expliquer la blockchain en 3 minutes à votre belle-mère » (La presse utilise encore ce genre de titres pour nous rassurer quand on ne comprend pas)

Everledger propose un service de certification de diamants
Everledger propose un service de certification de diamants Crédits : capture d'écran

A quoi ça peut servir ?

La première utilisation connue de cette technologie, c’est le Bitcoin. C’est en 2008, à l’époque de la crise financière qu'est apparue cette monnaie virtuelle. L'idée était alors qu’on ne pouvait plus faire confiance aux banques et aux gouvernements, et qu’il fallait créer une monnaie indépendante d’eux. Bitcoin et blockchain ont été construits ensemble. Mais si les États et les entreprises regardent cela avec grand intérêt, c’est qu'au-delà des usages financiers, les utilisations possibles de la technologie sont multiples. « _ La blockchain commence à être utilisée comme  système non pas de paiement, mais de certification ou de notarisation »,  ajoute Primavera de Fillipi. _Le Honduras a un temps (mais sans succès) essayé de l’utiliser pour son cadastre, afin de lutter contre des problèmes de corruption. Aujourd’hui c’est le Ghana qui y travaille. L’Estonie, qui a lancé l’an dernier un programme de e-residence, s’en sert pour des actes de notarisation.

En résumé, la technologie peut-être utile dès lors qu’il s’agit de faire des transactions de valeurs. Mais aussi dans le cas documents ayant besoin d’être identifiés et certifiés, puisque cela laisse une trace infalsifiable. Cela peut par exemple concerner :

  • l’argent. C’est le cas des monnaies virtuelles comme le bitcoin.
  • les biens de grandes valeurs (oeuvres d’art, vins…). Par exemple, la start-up Everledger, basée à Londres,  propose de la certification de diamants, pour lutter contre la fraude.

- les documents administratifs (état civil, diplômes) L’école supérieure d’ingénieurs Léonard-de-Vinci (ESILV)  a décidé d’utiliser la blockchain pour certifier ses diplômes (et se prémunir des usurpations à coups de Photoshop)
- Les votes
- Les droit d’auteur en musique : la chanteuse britannique Imogen Heap y voit la possibilité de rémunérer directement les ayant-droits pour l'utilisation de leur musique dans une pub ou un film.

Car une autre utilisation de cette technologie, c’est ce qu’on appelle les « smart contracts »  Comme le nom ne l'indique pas,ce sont en fait des programmes qui exécutent automatiquement les termes et conditions d’un contrat.
Par exemple, cela pourrait être un transporteur qui décide, que si un train est un retard, alors tous les passagers sont indemnisés. Ou dans le cas du système pensé par Imogen Heap, si une musique est utilisée, alors les droits sont versés.

L’avantage, c’est que c’est automatique. C’est aussi l’inconvénient : il ne peut pas être contesté, ou alors modifié si les conditions changent.

" La machine à confiance", couverture de The Economist (novembre 2015)
" La machine à confiance", couverture de The Economist (novembre 2015)

La fin des intermédiaires

Reste que cette technologie est encore peu mature; elle est notamment limitée dans les volumes de données ; et les cas concrets sont rares. Mais c'est sur le long terme que les changements pourraient être de taille.

_"On a tendance à surestimer les effets à court terme et à sous estimer les conséquences à long terme. Les changements dans la comptabilité sont toujours des moments où les systèmes sociaux ont basculé et des nouveaux modèles de société ont pu être créés. Par exemple au XVe siècle, la comptabilité moderne a donné la possibilité du capitalisme. En ce sens, un changement important dans les pratiques comptables n’est pas quelque chose de marginal, cela peut vraiment influencer l’organisation de la société »,  _estime Michel Bauwens, théoricien du pair à pair.

D'ores et déjà on voit poindre une nouvelle étape. Avec Uber et Airbnb on a déjà vu certains intermédiaires remplacés par des plateformes de simple mise en relation. Avec à la blockchain, des start- up travaillent déjà aux manières de mettre directement en relations les usagers. Par exemple, l''objectif de la Zooz, c'est de de mettre en relation chauffeurs et passagers sans passer par une entreprise. A terme, plus besoin de Uber !

Alors que toute notre organisation repose sur ces tiers (Etats, notaires, banques, entreprise), cela changerait beaucoup de choses. Pour Alexandre Stachtchenko, de Blockchain France, "ce n'est pas juste une technologie de plus. La suppression des intermédiaires annonce un changement de paradigme. C'est pourquoi il ne faut pas aborder la blockchain d'un point de vue technologique, mais se demander quel impact cela va avoir sur la société et le système politique. "

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Alexandre Stachtchenko Un changement de paradigme

La blockchain n'élimine pas la confiance, elle la déplace vers la technologie. Du coup, la menace aussi se déplace. Un intermédiaire peut capter nos données, gagner de l'argent avec, être attaqué... Dans un système où tout est disséminé à travers plein d'ordinateurs,  cet risque disparaît : ce qui constitue une éventuelle menace, ce sont ceux qui élaborent la technologie.

Primavera de Filippi, chercheuse au CNRS
Primavera de Filippi, chercheuse au CNRS

"Le problème n'est pas d'avoir confiance dans les maths, mais dans les gens qui font cette technologie", souligne Primavera de Fillipi.

Ecoutez la chercheuse qui revient sur la première des applications de la blockchain, le bitcoin.

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3 min
Primavera de Filippi : transfert de la confiance

Qui s'intéresse à la blockchain ?

Les motivations de ceux qui travaillent avec cette technologie sont disparates et parfois antagonistes. Derrière le bitcoin, il y avait à l'origine une idéologie libertarienne. Mais aujourd’hui, les plus avancées sur le sujet, ce sont en fait les banques. Elles y voient un intérêt pour réduire leurs temps de transaction et leurs coûts. Dans le secteur, cela pourrait représenter un investissement de 400 millions d'euros d'ici trois ans. Les tiers de confiance eux -mêmes s'interrogent. « On dit que c'est la nouveau tiers de confiance. Nous, Caisse de dépôts, on a eu 200 ans il y a quelques jours, nous sommes un tiers de confiance, cela paraissait intéressant d'investiguer le sujet ! », explique Nadia Filali‎, en charge du sujet à la Caisse des dépôts et consignation. Sous son égide, des banques, assureur, l’association Croissance plus, le Cnam, des start-up spécialisées ont lancé un groupe de travail.

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Nadia Filali , caisse des dépôts et consignations

A côté de ceux qui cherchent des gains économiques, il y a "ceux qui essayent de créer de nouvelles formes de gouvernance ; ils y voient un espoir d’avoir un outil pour redistribuer le pouvoir, le redonner aux citoyens et réduire des inégalités.", explique Francesca Pick, du think tank Ouishare.

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Francesca Pick Ouishare

Ouishare, a lui-même expérimenté la Blockchain pour l’organisation de son Ouishare Festival 2016 qui aura lieu du 18 au 20 mai. Une expérience que détaille Francesca Pick sur le site.

Il y a comme un terrain de lutte sur la manière dont la technologie pourrait être utilisée. "Il y a plusieurs intérêts en jeu. Le bitcoin vient de l’anarcho-capitalisme, une mouvance qui veut le tout marché. Les banques, elles, y voient plutôt un intérêt économique. En commun, il y a, derrière, un rêve technocratique. Une des critiques que l’on peut faire à la blockchain, c’est qu'elle repose sur une vue du monde hyper individualisée, où il n’y a pas de collectif, de communauté. Ce qui ne veut pas dire qu’il ne peut pas y avoir d’autres utilisations de la blockchain. Certains y voient une augmentation de la capacité d’organisation des individus", explique Michel Bauwens.

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Michel Bauwensil y a un rêve technocratique

Quels sont les risques  ? La gouvernance en question

« Il y a dans toutes ces applications le désir sous-jacent d’éliminer le besoin de gouvernance humaine et d’utiliser l’infrastructure. Effectivement, le bitcoin a été concu de façon à ce que la technologie, les mathématiques et la cryptographie créent un système soi-disant capable de s’auto-gouverner et autosuffisant. Le problème c’est qu’un système technologique technique ne peut pas exister dans le vacuum. », explique Primavera de Fillipi.

Derrière la blockchain, il n'y a pas d'organisation institutionnelle, de personnes identifiées. Cela pose des questions de contrôle.  Si tout est décentralisé, le pouvoir est certes réparti, mais il n'y a plus personne vers qui se tourner en cas de problème. Si le caractère immédiat et irréversible du code permet d'automatiser des contrats, il est aussi contraire à notre logique juridique : un citoyen peut ne pas se soumettre aux règles et être ensuite jugé, contester le droit. Le code, lui, s'exécute. Si la traçabilité peut-être gage de transparence, elle interroge aussi l'enregistrement de nos données. Ce sont toutes ces questions éthiques et juridiques qui s'ouvrent.

Pour l’avocat Thibaut Verbiest, auteur de "Bitcoin et Blockchain, Vers un nouveau paradigme de la confiance numérique" (à paraître en juin 2016), on ne pourra pas faire l’économie d’une forme de certification.

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5 min
Thibaut Verbiest

Pour tenter de s’y retrouver dans ces enjeux juridiques, fin mars, à l’Assemblée nationale, chercheurs, parlementaires, start up experts étaient réunis pour débattre de la nécessité ou non de réguler.

En somme, il s'agit de s'intéresser à ce qui se met en place tant qu'il est encore temps ."Il n'est pas encore facile de savoir ce qui va marcher ou pas. Ce qui est sûr, c'est qu'il y a beaucoup d'opportunités mais aussi beaucoup de risques. Il est important d'envisager les scénarios. La technologie est déjà en train de se développer. C'est très puissant, on sait que ça va arriver, alors c'est mieux d'être informé pour être prêt à prendre les bonnes décisions. Il est essentiel que les décideurs publics comprennent les enjeux ", souligne Francesca Pick.

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Francesca Pick : nous devons informer sur les enjeux
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