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École : la mixité sociale en panne

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Le Conseil national de l'évaluation du système scolaire (Cnesco) a rendu ce jeudi un rapport sur la mixité sociale à l’école. Les auteurs y pointent une ségrégation sociale « importante » en France.

PHOTOPQR / Le Midi Libre - Maxppp

Le Conseil national de l'évaluation du système scolaire (Cnesco) a rendu ce jeudi un rapport sur la mixité sociale à l’école. Les auteurs y pointent une ségrégation sociale « importante » en France. **Au même moment, des mères de famille d’un quartier défavorisé de Montpellier viennent d’obtenir le gel du redécoupage de la carte scolaire qui prévoyait d’envoyer vers un « collège – ghetto » tous les élèves de CM2 du quartier. Alors que certains enfants avaient jusqu’ici la « chance » d’intégrer un collège avec de la mixité sociale. Reportage d’Abdelhak El Idrissi, complété par vos réactions.**

Manifestation de parents d'élèves du Petit Bard - Montpellier - 13 mai 2015.
Manifestation de parents d'élèves du Petit Bard - Montpellier - 13 mai 2015. Crédits : Jean-Michel Mart

17 jours de blocage

C’est une décision du Conseil Départemental de l’Education Nationale (CDEN) de l’Hérault qui a provoqué la colère de parents du quartier du Petit-Bard, au nord-ouest de Montpellier.

A tel point que ces parents, exclusivement des mères de familles, ont bloqué l’établissement de leurs enfants pendant 17 jours. Un mouvement soutenu par des enseignants.

Pixel mixité scolaire - L'école élémentaire Joseph Delteil dans le quartier du Petit Bard
Pixel mixité scolaire - L'école élémentaire Joseph Delteil dans le quartier du Petit Bard Crédits : Abdelhak El Idrissi - Radio France

* Retrouvez le reportage d'Anne-Laure Chouin sur le rapport du CNESCO : Une enquête inédite sur une ségrégation sociale dans les collèges et les lycées qui fait des ravages .*

En novembre 2014, le CDEN, composé d’élus locaux, de personnels des établissements scolaires et d’usagers (parents d’élèves, associations), décide de revoir les secteurs de recrutement des collèges François Rabelais et Las Cazes.

Pour faire face à la saturation du premier établissement, il est prévu qu’à la rentrée 2015-2016, tous les élèves du Petit-Bard soient orientés vers le second établissement. Las Cazes pouvant accueillir sans problème des dizaines d’enfants.

Au lieu d’être répartis sur deux collèges, les élèves de CM2 du petit iront donc désormais dans le même établissement, suivant la vision « comptable » du CDEN. Mais en réalité, c’est un bouleversement pour la scolarité de dizaines d’enfants, car les deux collèges n’ont pas les mêmes profils.

A Rabelais, la mixité est une réalité. On y trouve des enfants aux origines sociales modestes du Petit-Bard, quartier à forte population d’origine marocaine. Mais également des enfants issus de milieux plus aisés, résidant dans des zones pavillonnaires.

A l’inverse, au sein du collège Las Cazes, la mixité sociale et scolaire est inexistante. L’établissement est même surnommé « le collège des Marocains » par les mauvaises langues, car les élèves français qui le fréquentent portent des noms qui rappellent l’origine maghrébine de leurs parents ou grands-parents. Par le passé, le collège a également connu un épisode de violences, catastrophique pour son image.

Pixel mixité scolaire - Le collège Las Cazes (1)
Pixel mixité scolaire - Le collège Las Cazes (1) Crédits : Abdelhak El Idrissi - Radio France

*« Ce n’est absolument pas ce qui était prévu pour mon fils » _explique** Safia Habsaoui, dont le fils, en CM2_* , est directement concerné par ce changement de carte scolaire.

Dans le quartier, son fils ne voit que des enfants ayant le même profil que lui. Idem à l’école. « Et au collège ça va maintenant être la même chose ? » demande la mère de famille :

« On veut s’ouvrir à d’autres quartiers, à d’autres choses, on ne veut pas rester qu’entre nous. C’est une image qui est donnée et qui est fausse ! On est très ambitieuses pour nos enfants, on veut la réussite et le meilleur pour eux. Et si le meilleur pour eux c’est d’aller dans un collège avec de la mixité, alors ils iront là-bas ».

Pixel mixité scolaire - Fouzia Oumoussa
Pixel mixité scolaire - Fouzia Oumoussa Crédits : Abdelhak El Idrissi - Radio France

Rabelais offrait « la promesse de la mixité » pour les enfants du Petit-Bard selon Fouzia Oumoussa, dont le fils fréquente l’une des deux écoles du quartier.

Elle pointe du doigt la sociologie du « quartier-ghetto » qui se répercute sur les écoles maternelles et élémentaires « avec 99% des élèves d’une même origine ethnique » .

Conséquence ? « Nos enfants ne peuvent pas côtoyer la mixité » .

Fouzia et la dizaine de mamans qui ont bloqué l’école savent que l’école est une chance pour leurs enfants :

« c’est là où l’on apprend le vivre ensemble, pilier de la République. Et il est dommage que les valeurs de la République soient seulement écrites sur le fronton mais qu’elles ne soient pas à l’intérieur de l’école » :

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Lé décision du CDEN représente une « catastrophe idéologique » selon une enseignante de CM2 qui préfère rester anonyme. « Ici, la population est négligée, le quartier est négligé. Les enseignants sont les seuls à venir ici » .

Devant l’école, elle a vu les travaux interminables, et parfois dangereux, accélérer quand le mouvement des mamans du Petit-Bard a commencé à attirer les médias.

« Ils ont même envoyé une dame pour faire traverser la route aux enfants » .

Cette enseignante porte un regard admiratif sur le combat de ces mères de familles, même si « elles ne représentent pas tous les parents du Petit-Bard. Beaucoup de mamans ne souhaitent pas envoyer leurs enfants au collège Rabelais, parce que c’est loin » .

En attendant, le blocage du mois de mai a permis d’obtenir un report de la nouvelle sectorisation, et le retour à la situation de septembre 2014.

La décision a été prise par le vice-président du Conseil Départemental de l’Hérault chargé de l’éducation et de la culture. Renaud Calvat est en poste depuis moins de deux mois et il doit gérer ce dossier sensible. Pourtant, il défend le travail fait par la collectivité sur la carte scolaire :

La sectorisation mise en place par le département crée de la mixité ! En revanche, nous constatons que cette mixité n’existe pas au collège Las Cazes car des familles ont choisi de scolariser leurs enfants dans un autre établissement malgré la qualité pédagogique et le travail des enseignements et du personnel du collège.

Pixel mixité scolaire - Renaud Calvat, vice-président du Conseil départemental de l'Hérault
Pixel mixité scolaire - Renaud Calvat, vice-président du Conseil départemental de l'Hérault Crédits : Abdelhak El Idrissi - Radio France

Effectivement, si la carte scolaire théorique était appliquée, et qu’il n’y avait aucune dérogation accordée, le profil socio-ethnoque du collège Las Cazes serait radicalement différent.

Mais l'établissement subit de plein fouet les stratégies de contournement mises en place par les familles les plus favorisées du secteur, qui préfèrent envoyer leurs enfants dans le privé, ou dans d’autres établissements publics en choisissant des options ou des cursus que Las Cazes ne propose pas.

Au finale, le collège ne compte que 350 élèves alors qu’il est censé en accueillir 800 selon Renaud Calvat :

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La principale du collège Las Cazes chiffre plutôt le « manque » d’élèves à 140.

Anne Mayard, en poste depuis 2009 , précise que son établissement compte des classes spécialisées (SEGPA, ULIS, UPEAA) pour les enfants en grande difficulté scolaire, handicapés ou non francophones. Mais le déficit de 140 élèves n’en reste pas moins important.

On l’a dit, le collège a connu des épisodes de violences de 2005 à 2008. Environ 200 plaintes étaient déposées chaque année. Le quotidien de l'établissement se résumait à des incivilités, des agressions, et la présence quasi permanente de la police. Mais l’arrivée d’une nouvelle responsable d’établissement et d’importants changements au sein de l’équipe éducative ont permis de tourner la page.

Pixel mixité scolaire - Le collège Las Cazes (2)
Pixel mixité scolaire - Le collège Las Cazes (2) Crédits : Abdelhak El Idrissi - Radio France

Aujourd’hui, Las Cazes se porte bien : résultats, climat scolaire, « tous les voyants sont au vert » explique Anne Mayard, graphiques à la main. Le taux de réussite au brevet a grimpé à 88%, bien au-dessus de la moyenne départementale.

Aujourd’hui, deux tiers des élèves vont en seconde générale, et un tiers en seconde professionnel. Tous nos élèves ont une place au lycée, et on a de très beaux parcours.

Las Cazes dispose également d’une offre d’enseignements très riche. Des options culturelles, scientifiques, et sportives ainsi que des parcours bilangues en espagnol et en arabe.

Mais ce n’est toujours pas suffisant pour donner envie aux familles les plus aisées du secteur d’y scolariser leurs enfants.

Pixel mixité scolaire - Anne Mayard, principale du Collège Las Cazes
Pixel mixité scolaire - Anne Mayard, principale du Collège Las Cazes Crédits : Abdelhak El Idrissi - Radio France

Et ce n’est pas non plus suffisant pour rassurer les mamans du Petit-Bard.

« Du point de vue pédagogique on assume la totalité de nos missions » précise Anne Mayard. D’où une certaine incompréhension :

« Le fait que des habitants et des parents prennent la parole et s’expriment sur la réussite de leurs enfants me fait très plaisir. Là où je suis perplexe, c’est sur le fait d’associer la nature du public du collège (…) et l’échec de cet établissement » :

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Jean-Pierre Veran est Inspecteur d’académie honoraire . Aujourd’hui à la retraite, il a été l’inspecteur référent pour le collège Las Cazes et il suit avec attention les discussions autour de la mixité sociale et le combat des mamans du Petit-Bard.

La question qu’elles posent est simple et essentielle : l’école française est-elle vraiment l’école de la République ?

Elles ont « le sentiment que dès l’école maternelle, leurs enfants sont discriminés, puis en élémentaire. Et que désormais, l’entre-soi va continuer, en envoyant ces élèves dans un seul collège, qui est lui-même un collège ghetto ».

Pixel mixité scolaire - Jean-Pierre Veran, ancien inspecteur d'académie
Pixel mixité scolaire - Jean-Pierre Veran, ancien inspecteur d'académie Crédits : Abdelhak El Idrissi - Radio France

Et d’ajouter : **« Théoriquement, la carte scolaire est là pour assurer la diversité sociale et donc le fait qu’il n’y ait pas d’établissement ghetto. Ça c’est la théorie de la carte scolaire. Et puis il y a la réalité. La réalité de Las Cazes, qui est le collège d’affectation des élèves du Petit Brad, c’est la réalité d’un collègue qui est effectivement aujourd’hui un collège ghetto.

**Parce que les parents du secteur de recrutement qui n’appartiennent pas au milieu populaire du Petit-Bard évitent scrupuleusement, soigneusement cet établissement pour leurs enfants. Ils les font affecter dans des sections d’autres collèges qui ne présentent pas les mêmes caractéristiques de population scolaire. (…)

**On ne peut pas jeter la pierre aux parents qui font ce choix, car ils ne le font pas par hostilité à l’égard des élèves du collège (Las Cazes). Ils le font parce qu’ils considèrent que dans un autre établissement le climat scolaire sera meilleur et que leurs enfants seront dans de meilleures conditions pour réussir.

**Et cela, on ne peut pas leur reprocher. De la même manière que l’on ne peut pas reprocher aux mamans du Petit-Bard de vouloir pour leurs enfants l’accès à des collèges où leurs enfants auront de meilleures conditions de réussite » :

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La mixité sociale et scolaire est une obligation inscrite dans la loi de juillet 2013 portant sur la refondation de l’École de la République.

Pour aider à traduire le concept de mixité en réalité pour le plus grand nombre, les services de l’Education Nationale ont la possibilité, en partenariat avec les Conseils Départementaux, d’expérimenter une nouvelle forme de carte scolaire.

Au lieu d’avoir un secteur de « recrutement » par collège, l’idée est que chaque secteur englobe plusieurs collèges. Ainsi, les parents auraient éventuellement plusieurs choix d’établissement, et il serait plus facile d’éviter les « ghettos » lors de la répartition des élèves.

Pixel mixité scolaire - Anne-Marie Filho, Directrice Académique des Services de l'Education Nationale
Pixel mixité scolaire - Anne-Marie Filho, Directrice Académique des Services de l'Education Nationale Crédits : Abdelhak El Idrissi - Radio France

A Montpellier, et dans le département de l’Hérault,* la Directrice Académique des Services de l’Education Nationale* (DASEN) annonce qu’elle va plancher très rapidement sur cette nouvelle forme de sectorisation.

L’Education Nationale peut apporter des réponses selon *Anne-Marie Filho _:** « Nous essayons d’être vigilants et de ne pas contribuer à l’évitement d’un certain nombre d’écoles et d’établissements »_* . Mais l’école ne peut pas régler tous les problèmes, et encore moins d'ici la prochaine rentrée scolaire :

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Cette semaine, le collège Las Cazes proposait une journée de débats sur la laïcité.

Mais ce moment d’échange a aussi permis aux élèves de troisième d’interpeller le préfet de région, Pierre de Bousquet, et Houcine Aarab, délégué du Défenseur des Droits.

Et voici vos contributions sur le sujet, via les réseaux sociaux (Twitter et Facebook) :

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