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Chantier d'archéologie préventive à Montereau-sur-le-Jard, en Seine-et-Marne

L'archéologie préventive se cherche

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Retour à nos sources à l'occasion des Journées nationales de l'archéologie. Découvrez l’archéologie préventive, ouverte à la concurrence et qui représente l’essentiel des fouilles menées en France. Victime de la crise, elle souffre, alors que l’État tarde à réagir. État des lieux, par Eric Chaverou.

Chantier d'archéologie préventive à Montereau-sur-le-Jard, en Seine-et-Marne
Chantier d'archéologie préventive à Montereau-sur-le-Jard, en Seine-et-Marne Crédits : Eric Chaverou - Radio France

Elle reposait depuis quatre siècles au Couvent des Jacobins de Rennes. Louise de Quengo, Dame de Brefeillac, vient de révéler ses secrets grâce à des fouilles déclenchées sur le terrain d’un futur centre de congrès.

Une sépulture exceptionnelle d’une noble du 17e siècle est ainsi mise au jour grâce à l'archéologie préventive. Ce mécanisme est déclenché avant des travaux de construction pour préserver notre patrimoine, avec un marché ouvert au privé depuis 2003 et une recherche toujours payée par l’aménageur. Professeur d’archéologie et président de l'Inrap (l'Institut national de recherches archéologiques préventives), Dominique Garcia revient sur la genèse de ce qui s'oppose aux fouilles programmées, plus familières pour le grand public. Elle a bouleversé l'archéologie moderne en France, jusque dans les océans, à raison désormais de 500 fouilles par an, après 2000 diagnostics réalisés par l'INRAP ou certaines collectivités territoriales agréées :

Plongez au coeur d'un chantier

A Montereau-sur-le-Jard, en Seine-et-Marne, après un diagnostic du sol où doit s’étendre un bâtiment industriel, c’est un site du paléolithique moyen qui a été découvert. Parmi d'autres dans les environs, il témoignerait de la présence de l'homme de Néandertal. Voici comment ont lieu les recherches de l'INRAP, programmées sur un peu plus d'un mois sous le contrôle de Frédéric Blaser (cliquez sur les points rouges) :

«Aujourd'hui, la discipline est en danger»

Sur le terrain, Frédéric Blaser ne manque pas de se confier sur la crise que traverse l'archéologie préventive.

Adhérent à la CNT (Confédération nationale du travail), il était d'ailleurs de ceux qui ont symboliquement ouvert les caisses du Louvre en février dernier pour alerter l'opinion.

L’intersyndicale CGT, SUD, FSU, CNT, réclamait alors notamment la création d'un pôle public de l'archéologie.

Les caisses du Louvre bloquées par des archéologues le 5 février 2015
Les caisses du Louvre bloquées par des archéologues le 5 février 2015 Crédits : François Desplans - Radio France

A cause de la crise économique et de l'évolution de l'aménagement du territoire, le nombre de chantiers a baissé ces dernières années. Alors que les opérateurs se sont multipliés : l'INRAP, 67 collectivités territoriales et une quinzaine de sociétés privés.

Certains ont du coup cassé les prix, quitte à pratiquer ce que beaucoup dénoncent comme du "dumping social" : bas salaires et précarité, même pour les plus diplômés. Pour Frédéric Joseph, archéologue à l'Inrap et secrétaire général de la CGT des archéologues du ministère de la Culture (majoritaire), "on a versé dans la marchandisation du patrimoine archéologique", suite à la loi de 2003. Il remet en cause la maîtrise d'ouvrage qui a été confiée aux aménageurs alors que "pour eux, ces fouilles sont une contrainte" :

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Des licenciements dans le privé comme dans le public

Enviée par beaucoup de pays, l’archéologie préventive subit donc de plein fouet les effets de la crise, avec des risques de dommages scientifiques irrémédiables.

Responsable d’opération pour le haut moyen âge, Pierre Rio est encore au chômage un an après la fermeture de sa société, "Archéoloire". Elle avait été la première en France à perdre son agrément officiel, faute d'une bonne gestion. Résultat : 25 salariés basés à Guérande sur le carreau.

Et les collectivités territoriales ne sont pas épargnées, à l'image des 15 archéologues qui viennent de perdre leur emploi au service d’archéologie préventive de la Communauté d’agglomération du Douaisis (CAD, dans le nord). Regardez la page Facebook de ceux qui parlent d'agonie programmée de l'archéologie et la vidéo de leur manifestation lundi à Lille.

Pierre Rio suit de près ces tensions, lui qui cherche encore à rassembler au mieux le fruit de ses dernières fouilles, abandonnées du jour au lendemain, à Tremblay-en-France. Avec des machines de plusieurs dizaines de tonnes prêtes à construire, aux portes de la villa romaine et de l'établissement gaulois qu'il étudiait avec son équipe... :

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Chantier de Tremblay-en-France confié à la société Archéoloire avant qu'elle ne voit retirer son agrément
Chantier de Tremblay-en-France confié à la société Archéoloire avant qu'elle ne voit retirer son agrément Crédits : Ludovic Delage

« Ce n'est pas le moment de polémiquer, recentrons-nous plutôt sur notre coeur de métier ! »

Archéologue médiéviste de formation, Jean-Luc Piat travaille pour l'opérateur privé Hadès depuis 15 ans. Aujourd'hui, il dirige sa soixantaine de salariés, spécialisés dans les périodes qui vont de la protohistoire à aujourd’hui et l’archéologie sédimentaire et du bâti. Avec des fouilles dans toute la France et les Antilles. Il rejette la polémique et souligne que "la pluralité d'acteurs fait l'intérêt de la recherche. L'intérêt est qu'il n'y a pas qu'un seul discours. Il y a des pays où vous n'avez qu'un seul discours et qui peut être très tendancieux et très dangereux. C'est quand même un discours identitaire l'archéologie. Donc la pluralité des acteurs a un côté très positif". Et de prôner au bénéfice de la science une certification professionnelle, en plus des agréments, "comme sont reconnus les géomètres experts, les architectes". Jean-Luc Piat :

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Les réponses de l’État

Il y a d'abord eu un Livre blanc remis en mars 2013 à Aurélie Filippetti par Dominique Garcia, qui présidait alors la Commission d'évaluation scientifique, économique et sociale du dispositif d'archéologie préventive. Il s'agissait déjà d'alimenter la réflexion sur le volet "archéologie" d'un projet de loi sur le patrimoine. Déjà car le texte ne s'est pas encore concrétisé et Manuel Valls a demandé en début d'année un nouveau rapport sur la question.

La député socialiste de Gironde Martine Faure, dans son bureau de l'Assemblée, en juin 2015
La député socialiste de Gironde Martine Faure, dans son bureau de l'Assemblée, en juin 2015 Crédits : Eric Chaverou - Radio France

La député socialiste de Gironde Martine Faure vient de le remettre à Fleur Pellerin. Intitulé "rapport pour une politique publique équilibrée de l'archéologie préventive", voici sa présentation à l'Assemblée.

Epaulé par un "jeune homme du ministère", Martine Faure a réalisé 30 auditions et rencontré une soixantaine de personnes en deux mois.

Elle parle d'une dégradation de la situation à partir de 2011-2012, mais aussi notamment d'une structuration peut-être trop rapide, en particulier de l'INRAP, née d'une association. Avec pas moins de cinq ministères concernés (Culture, Recherche, Aménagement du territoire, Affaires étrangères et le Budget) ! Précisant qu'il est impossible désormais d'écarter des opérateurs privés qui pour certains ont commencé avant même que la loi ne les inscrive dans le champ de l'archéologie. "On serait retoqué par le Conseil d’État, le Conseil constitutionnel" .

Et d'estimer que "l’État n'a pas eu les moyens d'un contrôle scientifique rigoureux, mais également sur l'état des opérateurs qui prenaient en responsabilité les diagnostics, les fouilles, et ensuite les résultats. Par manque de personnel ou de financement, parce que la redevance archéologie préventive (pour les diagnostics) est une redevance au fonctionnement extrêmement compliqué, donc l'on faisait des prévisions jamais atteintes, et l'INRAP en a subi des conséquences financières ". Écoutez le constat et les préconisations de celle qui a été "frappée que tous ces gens passionnés ne se connaissent pas", au milieu d'un dispositif "très, très, très compliqué !" :

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Un projet de loi débattu a priori en septembre

Chantier et statues issues de fouilles archéologiques route des Romains à Strasbourg Koenigshoffen, le 11 juin 2015
Chantier et statues issues de fouilles archéologiques route des Romains à Strasbourg Koenigshoffen, le 11 juin 2015 Crédits : Jean-Marc Loos - Maxppp

Le projet de loi "liberté de la création, architecture et patrimoine" serait en grande partie rédigée. Et ses articles 22 à 29, qui traiteront de l'archéologie, vont maintenant être amendé répondant à certaines propositions de Martine Faure. Alors qu'un commissaire budgétaire est également en ce moment à l'oeuvre.

La ministre de la Culture, Fleur Pellerin, devrait présenter le tout en Conseil des ministres début juillet, en vue d'un premier examen à l'Assemblée à la rentrée.

Le directeur général des patrimoines, Vincent Berjot , rappelle qu'il s'agit "au premier chef d'une politique scientifique, mais qui n'est pas indépendante des cycles économiques". Selon lui, "il n'y a pas de baguette magique qui permette de trouver une solution simple au problème. C'est un faisceau de mesures qu'il faudra prendre."  "Il faut regarder par exemple s'il faut resserrer un peu les conditions dans lesquelles on attribue les agréments". Le haut fonctionnaire de la rue de Valois considère aussi très important d'associer les aménageurs à ce dispositif, "pas contre eux. Même si l'on considère que l’État doit être plus présent, en amont, pour les aider à choisir sur des critères scientifiques". Enfin, le directeur général des patrimoines reconnaît à mi-mot un manque d'effectifs mais "c'est déjà aussi une question de volonté et d'orientations" :

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> Et sachez que France Culture propose chaque semaine une émission en coproduction avec l'INRAP : "le Salon noir", de Vincent Charpentier

Bibliographie

Archéologie au présent : les découvertes de l'archéologie préventive dans les médias

Archéologie au présent : les découvertes de l'archéologie préventive dans les médiasPresses universitaires de Provence, Aix-en-Provence (Bouches-du-Rhône). Collection Archéologies méditerranéennes, 2015

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