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Chaque années des millions de personnes signent des pétitions en ligne

Pétitions en ligne : le marché des mobilisations

4 min

Signer des pétitions en ligne c'est soutenir des causes, mais aussi des entreprises. Les mobilisations en ligne sont un véritable marché pour les plateformes qui les hébergent.

Chaque années des millions de personnes signent des pétitions en ligne
Chaque années des millions de personnes signent des pétitions en ligne Crédits : myfiligrane - Fotolia

Dossier de Catherine Petillon avec vos réactions

Elle est brandie comme une "victoire" - c'est ainsi que parlent les sites de pétitions en ligne. La pétition en faveur de Jacqueline Sauvage, depuis la grâce accordée par François Hollande, sonne comme un trophée par les promoteurs des pétitions en ligne. Plus de 435 000 personnes l'avaient signée.

Dans ce cas, comme dans les autres, impossible bien sûr d'évaluer le rôle joué (ou non), par les signatures et la médiatisation obtenues. Mais cela n'empêche pas les citoyens d'être de plus en plus nombreux à signer les centaines de pétitions mises en ligne chaque jour. La liste des causes est infinie : accorder la nationalité française à Lassane Bathily (le Malien qui a aidé les otages de l’hyper Cacher), sauver le lion Cecil, mais aussi arrêter la chasse à courre ou faire revenir Julien Lepers à Questions pour un champion.

A mesure que le phénomène s'amplifie, il est tantôt loué comme une nouvelle forme d'action citoyenne, maillon d'une démocratie numérique ; tantôt dénoncé comme la forme la plus minimale ou simpliste de l'engagement. En tout cas, la mobilisation en ligne est bel et bien devenue un marché.

Change.org revendique 135 millions d'utilisateurs dans le monde
Change.org revendique 135 millions d'utilisateurs dans le monde Crédits : C. Petillon - Radio France

Des sites portés par des entreprises

Si Avaaz est une ONG, financée par ses donateurs, les autres acteurs sont des entreprises. En France, on trouve mesopinions.com et wesign.it. La plus connue est peut-être Change.org, née aux Etat-Unis en 2007.  Le site pourrait être celui d'une ONG : une ambiguïté pour le grand public que les détracteurs de Change.org lui reprochent d'alimenter. Plus particulièrement contestée : l’utilisation de l’extension .org par une entreprise, même si elle a un but social. Change.org n’est en effet ni une association, ni une ONG : elle a pris le statut de “Be corporation” - entreprise sociale en langage juridique américain. (L’entrepreneuriat social, ce sont ces entreprises qui veulent conjuguer utilité sociale et rentabilité économique.)

Ces sites reposent sur un même système : un outil gratuit pour les citoyens qui veulent déposer une pétition, et des services payants pour les organisations caritatives en quête de visibilité.

capture d'écran du site mesopinions.com

“_Notre modèle économique repose sur la publicité : nous proposons des bannières de publicités à des associations caritative_s”, explique Géraldine Poissonier, directrice de Mesopinions.com

Cibler, profiler

Retravailler les messages, guetter les pétitions, les pousser sur les réseaux et dans les médias... C'est le travail que mènent les cinq  salariés de la branche française de Change.org. “J’aime bien comparer notre travail à celui des sites de collecte en ligne où vous allez trouver un accompagnement, une équipe dédiée. Nous on fait la même chose pour les mobilisations citoyennes, on accompagne avec les bonnes pratiques ”, explique Benjamin des Gachons, le directeur de Change.org France.  
Mais le principal service que ces entreprises vendent aux grosses ONG et associations caritatives, se sont des pétitions sponsorisées, adressées à une audience ciblée d’internautes, sensibilisés aux causes.

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Benjamin des Gachons, directeur de Change France

Leurs  clients, ce sont les associations et ONG, tenues par une double mission : porter leurs messages, et élargir le cercle de leurs donateurs, afin de mener leurs actions. Une tâche de plus en plus difficile. Alors pour ces organisations, la force de frappe des plateformes est un argument de poids.

“Quand on a lancé une pétition après l’effondrement du Rana Plaza au Bangladesh, elle a recueilli 12 000 signatures : 2000 venait de notre site, les 10 000 autres via une plateforme”, souligne Emanuela Croce, directrice marketing et philantropie de CARE France.

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Care France : les plateformes permettent d'entrer en contact avec des personnes mobilisées

L'association Osez le féminisme a déjà mise en ligne une vingtaine de pétitions. " Quand on les utilise, c’est soit pour porter une revendication extrêmement précise, soit pour interpeller les pouvoirs publics quand  il y a une décision de justice anormal ou problème à résoudre rapidement ", explique Claire Serre-Combe, la porte-parole.

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Claire Serre-Combe (Osez le féminisme): toucher une audience plus large

Mesopinions.com comme Change.org ne trient pas les pétitions mises en ligne par des particuliers (hormis d’un point de vue légal bien sûr). “_Cela permet d’avoir une diversité de point de vue _”, explique Géraldine Poissonier. Et surtout des membres de plus en plus nombreux. Mesopinions.com revendique 4 millions d’utilisateurs, Change.org 135 millions dont 6 en France.

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Géraldine Poissonier directrice de Mesopinions.com

Autant d'internautes à qui présenter des causes nouvelles. Si vous signez une pétition sur l'océan, un algorithme va déterminer que vous pourriez être intéressé par une pétition sur l'environnement et vous la présenter.

Pour ces sites, la recette du succès, c’est donc d’articuler l'intérêt des internautes pour des causes à soutenir, le besoin des organisations non lucratives de toucher un maximum de citoyens pour survivre et la capacité de cibler les internautes grâce à une masse énorme de données collectées (bien au-delà d'un nom et d’un mail). Car les comportements en ligne des signataires leur offrent une vue inédite sur les goûts, les avis politiques, les combats de millions de personnes et de militants en ligne.

Un coût par signataire

C'est aussi un vivier de nouveaux soutiens que ces sites monétisent. Dans ce système, l’association ou ONG paye au nombre de signataire d’une pétition qui aura accepté de recevoir des informations. Change.org comme Mesopinions.com refusent de donner une fourchette de prix. Les prix proposées à différentes associations que nous avons contactées vont de 0,5 à plus d’un euro par signature.

“_Cela reste moins cher qu’une campagne institutionnelle et plus efficace car on touche public sensibilisé et sensibilisable à nos causes. Et on peut définir à l’avance le nombre de signataires que l’on vise, ce qui nous permet d’établir un budge_t", souligne Emanuela Croce, de CARE France

Revenus inconnus

Combien rapportent l’ensemble de ces services payants ? Les Français de Change.org refusent de répondre à la question et ne publient pas leurs comptesNous sommes encore une start-up en plein développement”, se justifie Benjamin Des Gâchons. Un développement qui a tout de même déjà bien commencé : la plateforme lancée par Ben Rattray  a levé 15 millions de dollars auprès de Pierre Omidyar, fondateur d’Ebay en 2013, et 25 millions de dollars supplémentaires l'année suivante. Parmi la vingtaine d’entrepreneurs à avoir investi (à titre philanthropique), on trouve les fondateurs de Microsoft, Twitter, Yahoo, la patronne du Huffington Post...

Des données par millions

Cette liste ne trompe pas sur le potentiel d’une entreprise comme Change.org. Et tout particulièrement, le coeur de son système : les données que déposent volontairement les internautes . Le _“ Google de la politique moderne _” : c’est d'ailleurs comme ça que le magazine Wired décrivait en 2013 Change.org

Sur le web, un point de concentration c’est un point de contrôle

“Les pétitions en ligne font partie des domaines sur lesquels se concentrent les acteurs du web. On voir émerger deux ou trois acteurs, et ce qui nous inquiètent c’est que les gens ont tendance à aller directement chez eux sans se poser de questions. Or sur le web, un point de centralisation, c’est un point de contrôle”, explique Pierre-Yves Gosset, délégué général de Framasoft. Contrebalancer cette concentration sur le web, c'est l'un des objectifs de cette association qui promeut le logiciel libre. Elle a lancé “dégooglisons Internet ” un projet pour encourager les internautes à utiliser des solutions libres et décentralisées. Dans ce cadre, elle travaille actuellement à un outil citoyen de plateforme en ligne. “C’est en logiciel libre, tout le monde pourra se l’approprier. Une université ou une collectivité par exemple pourront bénéficier d’une plateforme sans avoir à passer par un tiers qui stocke les données", précise Pierre-Yves Gosset.

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Pierre-Yves Gosset, délégué général de Framasosft : proposer un outil citoyen et open source de pétition en ligne

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