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Podemos est-il un parti comme les autres ?

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La formation politique, née dans le sillage du mouvement des Indignés, veut désormais gouverner l'Espagne. Mais en entrant dans le jeu politique, ce rassemblement anti-austérité, « ni de droite ni de gauche », est-il devenu un parti comme les autres ? Reportage à Madrid de Frédéric Says, avec Eric Chaverou.

En moins de deux ans d'existence, Podemos s'est hissé parmi les principaux partis d'Espagne.
En moins de deux ans d'existence, Podemos s'est hissé parmi les principaux partis d'Espagne. Crédits : Frédéric Says - Radio France

C’est une petite salle sans âme, nichée dans les étages du musée des Beaux-Arts de Madrid. Devant un lourd rideau marron, l'une des responsables de Podemos, Irene Montero, commence sa conférence de presse hebdomadaire. On a beau chercher, on ne trouvera dans cette salle aucun logo de parti, pas même une affiche de Podemos. Le décor est volontairement dépouillé : il ne sera pas dit que le parti issu des "Indignés" succombe au markerting comme les formations politiques traditionnelles. Ou plutôt « la caste » , selon la terminologie en vigueur chez Podemos.

A 10 jours des élections régionales en Andalousie – le premier test électoral de 2015, avant les élections législatives de la fin de l’année – Podemos est régulièrement donné en tête des sondages. Le parti met en avant deux propositions : l’interdiction des coupures d’eau et d’électricité pour les ménages qui ne peuvent payer les factures, et la création d'une "ugence citoyenne", qui rende prioritaire le versement des aides sociales (des bénéficiaires ayant dû attendre plusieurs mois avant de toucher leurs prestations).

Dans la salle, le micro passe de main en main, parmi les journalistes d' El Mundo , La Vanguardia , Infolibre ... Tous auscultent la croissance de cet OPNI – objet politique non identifié – fondé il y a moins de deux ans, juste avant les élections européennes de 2014. Podemos avait alors envoyé cinq députés à Bruxelles , preuve que le succès d’estime s’est transformé en votes. Qu’en sera-t-il demain ?

Un remède au "No nos representan"

Subtile alliance d'étudiants, d'experts et de citoyens sans affiliation politique, Podemos doit son émergence à deux facteurs : les nombreux scandales de corruption dans la classe politique espagnole, et le rejet de l'austérité . S'ajoute à ça l'impression que "no nos representan" : "[Les élites] ne nous représentent pas", l'un des slogans les plus populaires pendant l'occupation de la place de la Puerta del sol, le 15 mai 2011 (ou 15-M). Un sentiment qui n'est pas circonscrit à l'Espagne, comme en attestent vos témoignages , recueillis sur Twitter et Facebook (faites défiler) :

[[View the story "Les partis politiques traditionnels sont-ils morts ?" on Storify](//storify.com/franceculture/les-partis-politiques-traditionnels-sont-ils-morts)] Podemos a su dépasser l’image d’épinal qui lui collait – déjà – à la peau : celle de l’étudiant hirsute et déterminé qui a planté sa tente sur la place de la puerta del Sol. L’endroit où nous retrouvons **Concha Torralga** est plus coquet : un joli petit appartement à la décoration surrannée du centre de Madrid, quartier Chamberi. Cette retraitée de la fonction publique n’aurait jamais pensé adhérer un jour à une formation politique. A 70 ans, et autant d’années passées loin des partis, elle a franchi le pas et rejoint Podemos, dès sa création. Voici pourquoi : Pour passer du mouvement épars et révolté du 15-M à la formation électorale en tête des sondages, Podemos a laissé de côté les discours les plus idéologiquement marqués : "bien que les racines du mouvement soient clairement à gauche, explique **Fernando Garcia** , journaliste à la Vanguardia, Podemos s’adapte à une société où le clivage droite-gauche est beaucoup plus effacé qu’il y a quelques années". Podemos se revendique ainsi "ni de droite ni de gauche, mais de bon sens", relève la politologue **Máriam Martínez-Bascuñán** . « Ils citent des penseurs comme Gramsci ou Laclau et veulent désormais conquérir ce qu'ils appellent le centre politique », pour regrouper très largement les « déçus », d’où qu’ils viennent sur le spectre politique. » **"Empoderamiento"** Le parti revendique 352 570 membres inscrits. Les cadres de Podemos ont compris les caractéristiques de l’époque : une difficulté à s’engager durablement pour une cause, **un sentiment de dépossession démocratique ** et une grande volatilité électorale. A Podemos, chacun choisit son degré de militantisme « à la carte » : nul besoin de cotiser pour donner son avis, nulle nécessité d’être encarté pour participer aux réunions. « Le fait d’**être militant, comme son nom l’indique, est lié à la structure militaire** , explique une autre adhérente, Maria Luisa. La discipline, la hiérarchie, les ordres… ça va à l’encontre de l’esprit de Podemos… C’est pour ça que je les ai rejoins, sinon je ne l’aurais pas fait".
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Le mot préféré de Maria Luisa ? L'"empoderamiento". Écoutez sa définition :
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Jamais encartées auparavant, Concha et Maria Luisa sont donc désormais deux des piliers de la section Podemos dans le barrio (quartier) Chamberi. **« Pas une section, un cercle »** , corrigent-elles. Ces « circulos » remplacent la structure pyramidale des partis traditionnels. Les cercles sont à la fois géographiques (quartiers) et thématiques (santé, éducation, finances...). La volonté démocratique a fortement contribué à l'émergence de Podemos, mais pourrait lui nuire dans les processus électoraux à venir, selon le journaliste politique Fernando Garcia :
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Rénovation du militantisme, mais aussi des mots : chez Podemos, on ne parle jamais des électeurs, mais des "gens" (la gente) ou des "citoyens et citoyennes". De même, préférez la notion de "caste" ou de "système politique traditionnel" à celle d'"échiquier politique". Cette demande de démocratie et de transparence a aussi favorisé l'émergence d'une autre force : **« Ciudadanos ». ** Ce petit parti, créé en Catalogne il y a quelques années, conjugue un programme économique libéral, avec un discours de renouveau démocratique et éthique. Il est classé au centre et semble prendre des électeurs aux conservateurs du Parti populaire (au pouvoir). En trois mois, dans les sondages, Ciudadanos est passé de 6 à 20 %. Ecoutez l'analyse de Mathieu de Taillac, l'un des correspondants de France Culture à Madrid :
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**Podemos, la multitude et le noyau dur**
Fernando Garcia, journaliste au quotidien La Vanguardia
Fernando Garcia, journaliste au quotidien La Vanguardia Crédits : Frédéric Says - Radio France
Podemos, l’utopie réalisée de la politique « horizontale » ? Pas seulement. Car si le mouvement social du 15-M était par définition collectif, son successeur politique est lui marqué par une forte centralisation de la parole. « Dans ce parti, **le leadership est concentré sur un petit nombre de personnes** , autour de Pablo Iglesias [le très télégénique secrétaire général du mouvement]. Ceux qui ne font pas partie de ce noyau dur s’expriment rarement dans les médias, et en général pour ne rien dire, de peur de commettre un pas de côté » note, en habitué, Fernando Garcia :
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Illustration pratique : lorsque nous avons cherché à rencontrer des responsables du mouvement, voici ce qui nous a été répondu par le service de presse de Podemos ("ces temps-ci, l'agenda de nos porte-parole est plein") :
Mail de refus - Pixel Podemos
Mail de refus - Pixel Podemos Crédits : capture d'écran - Frédéric Says - Radio France
Pablo Iglesias jouit quasiment d’un culte de la personnalité Cultivé et gouailleur, ce professeur en sciences politiques fait le bonheur des talk-shows espagnols. Délaissant les débats politiques traditionnels, qui n’intéressaient guère plus que le microcosme, **Iglesias a réinventé une forme de communication politique** : omniprésent dans les émissions de divertissement – y compris les programmes type « votre maison » ou « bien-être », et ultra-assidu aux réseaux sociaux. Explications détaillées de la politologue Máriam Martínez-Bascuñán :
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La stratégie multi-écrans de Podemos - Mariam Martinez - Pixel
« Il y a une forme de dépendance à Pablo Iglesias et à sa télégénie. Attention, la télévision est un média qui finit par brûler ce qu’elle a adoré », ajoute Fernando Garcia. **L'arène et le roi** Qui l'eut crû il y a encore quelques mois ? Un accord de principe a été conclu entre Podemos et le roi d'Espagne pour une rencontre prochaine. La date n'a pas encore été fixée. S’il est un signe que Podemos est devenu un parti comme les autres, c’est qu’il est attaqué... comme les autres. Sur la forme d'abord : un [compte parodique moque Pablo Iglesias](https://twitter.com/pablete_podemos) sur Twitter ("regarde ce pauvre homme - je t'avais bien dit, mon petit Pablo, il faut faire quelque chose contre les inégalités...") Mais surtout, ces derniers jours, les conservateurs du Parti populaire ont tenté de fissurer l’image du zorro de la politique espagnole en affirmant que Podemos était **financé par le « régime chaviste du Venezuela ».** Une accusation immédiatement démentie par les intéressés, qui mettent en avant leur indépendance grâce au crowdfunding : Irene Montero, de Podemos, a souligné que la campagne andalouse n'a pas été financée avec **"un seul euro venu des banques"** , mais grâce aux "citoyens et citoyennes". Elle a annoncé un dépot de plainte pour diffamation contre José Maria Aznar, l'ancien premier ministre, auteur des accusations. Selon les éléments recueillis par [El Pais](http://politica.elpais.com/politica/2014/06/17/actualidad/1403039351_862188.html), depuis 2002, 3,7 millions d'euros ont été versés par le gouvernement du Venezuela à une fondation pour laquelle ont travaillé trois des leaders de Podemos. **Podemos va-t-il devenir un parti normal ?** La Commission électorale espagnole a envoyé un message dans ce sens, cette semaine. Elle a pour la première fois exigé que les chaines de télévision modifient les règles des débats électoraux. Jusqu’ici, seuls les partis représentés au parlement étaient invités. L’instance a donc demandé une modification des temps de parole pour intégrer les « nouveaux partis ». Fin de la normalisation, début de la notabilisation ?

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