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Quand les banlieues se prennent en main

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Il y a dix ans, la mort de Zyed et Bouna à Clichy sous-Bois conduisait à de violents affrontements dans les quartiers sensibles. Depuis, près de 48 milliards d'euros ont été investis pour la rénovation de ces quartiers. Pourtant, les inégalités et le sentiment d'abandon persistent. Mais certains habitants refusent de baisser les bras. Tour d'horizon des initiatives citoyennes dans les quartiers dit sensibles en Ile-de-France. Reportage de Clémence Fulleda avec le concours de Catherine Petillon et vos réactions.

Banlieue
Banlieue Crédits : Caroline Gautron - Maxppp

« La politique de la ville n’a pas atteint ses objectif s ». Voilà ce que pointait en 2012, un rapport de la Cour des comptes, analysant les dix années passées et estimant que les disparités socio-économiques entre les zones urbaines sensibles et le reste de l'habitat français étaient restées inchangées, voire s’étaient renforcées. Trois ans après, le constat est identique. Le taux de chômage des 15-59 ans tourne toujours autour de 20%, le double du niveau national. Et le chômage frappe des candidats de plus en plus qualifiés, plus touchés à diplôme égal que ceux qui n’habitent pas dans des zones urbaines sensibles.

> Lire : Banlieues, une accumulation de difficultés économiques

Rapprocher les entreprises et les jeunes
Pour Mouloud Bezzouh, ce n’est pas fatalité. Ce dirigeant d’une entreprise de télécoms en Seine-Saint-Denis s’est mis à son compte en 2005, alors que la MIEL, la Maison de l'Initiative Économique Locale, lui disait que son projet n’en valait pas la peine. Il a persisté et sa structure a décollé.

« En 2007, quand j’ai voulu m’agrandir, je me suis rendu compte que l’offre n’était pas adaptée. Vous passez une annonce, vous avez 400 CV qui n’ont rien à voir avec vos besoins. Aujourd’hui, un patron de petite structure est noyé sous les annonces ; il faut du temps, et personne n’en a, donc personne ne s’adresse à Pôle Emploi par peur d’être submergé de demandes. »

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Alors, il crée en 2010 la société Habilitec et l’association Insertia , en 2012. Deux structures qui ont pour but de proposer aux entreprises des profils venus, comme lui, des quartiers populaires et de les former. Un salarié et trois bénévoles se chargent de « capter » les offres d’emploi, de filtrer les CV reçus et de les présenter aux sociétés qui, elles, s’engagent à payer la formation des jeunes en alternance pendant trois ou six mois, pour les rendre employables. « Le but c’est aussi de redonner confiance aux jeunes, qu’ils arrêtent de penser que si t’as pas le bac t’es rien. C’est aussi casser les clichés : les jeunes vous disent les patrons ‘ceci cela’, les patrons vous disent ce sont des bons à rien. Il faut ramener les gens à la même table pour se connaître . »

Rapprocher donc, et lutter contre ce sentiment de relégation sociale qui semble perdurer dans les banlieues. Un sentiment doublé de chiffres affolants : selon le rapport 2014 de l’Observatoire national des zones urbaines sensibles, le décrochage des quartiers populaires s’est accentué. Le revenu fiscal des habitants des ZUS ne représente que 54 % du revenu national, et la part des foyers vivant sous le seuil de pauvreté y est trois fois plus élevée.

La Brigade des mères, entre police et bonnes-sœurs
Ce sentiment d’abandon, Nadia Remadna, 48 ans, le voit grandir depuis plusieurs années. Pour cette habitante de Sevran, travailleuse sociale en Seine-Saint-Denis , l’État « a jeté de l’argent par les fenêtres avec la politique de la vill e » car ses institutions ne font pas de lien social, ne se centrent pas assez sur l’humain.« On a mis des associations mais ça ne fonctionne pas, [à Sevran], à 17h tout est fermé, dans les hôpitaux on attend des heures et des heures, quand il y a une plainte il faut attendre des heures l’intervention de la police (…). J’avais en face de moi des parents fatigués (…) et je me suis dit, c’est à nous, les mères, d’agir. » Alors, à Sevran, ville de 50.000 habitants - l’une des plus pauvres de France - elle lance la « Brigade des Mères » en 2012 avec des voisin(e)s et des ami(e)s de tout âge.

Au début, le but est d’aider les jeunes de moins de 15 ans déscolarisés, mais très vite les missions s’élargissent : trouver un toit à une femme victime de violences, à un adolescent mis à la porte qui dort dans un parking, rassurer une mère dont le fils est en garde en vue et même faire cesser les bagarres. Quand elles éclatent, les membres de l’association décrochent leur téléphone, s’appellent pour savoir si leur fils ou des connaissances sont impliqués ils enfilent leur gilet et vont directement s’interposer dans la rue.

La brigade des mères
La brigade des mères Crédits : Clémence Fulleda - Radio France

« Les jeunes nous demandent si on est de la police. Non, on n’est pas de la police, mais ça marche, ils nous respectent, sûrement parce que nous avons ce statut de mère. N’importe quel truand respecte sa maman, donc ils voient peut-être en nous leur mama n », avance Houria, membre de l’association depuis sa fondation.

Aujourd’hui, la Brigade des mères travaille avec un avocat bénévole et veut se développer dans d’autres villes d’Ile-de-France, et Nadia Remadna reste convaincue « que ce n’est pas un coup de peinture qui va changer les choses. »

Pourtant la politique de la ville n’a pas été qu’« un coup de peinture ». Les quartiers dits sensibles ont véritablement changé de visage. 48 milliards ont été dépensés en dix ans dans la rénovation urbaine, une rénovation sans précédent : entre 2003 et 2013, environ 140 0000 logements démolis, autant de reconstruits, et 325 000 réhabilités.

Rénover, reconstruire : quand les habitants s’en mêlent
Sauf que cela s’est parfois fait sans l’aval des habitants, mais pas à la Coudraie, petite cité HLM à Poissy, à 25 km de Paris. Là, les habitants se sont battus en 2004 pour éviter que leur quartier soit rasé. Depuis, La Coudraie est devenu un vrai projet de rénovation urbaine participatif.

Mohamed Ragoubi, le porte-parole des habitants se souvient :

« En mars 2004, le maire est venu et nous a dit je vous propose un projet mais vous devez quitter le quartier, pour construire des hôtels particuliers. (…) Il nous a dit que c’était un quartier de délinquance [puis il a ajouté] ‘si vous ne comprenez pas, je ramène un traducteur.’ Ce mépris a fait qu’on a étudié la loi Borloo de 2003 et on l’a utilisé et on gagné. En 2007, les autorités ont retiré le projet au maire, donc on traitait directement avec l’Etat. »

Mohamed Ragoubi La Coudraie
Mohamed Ragoubi La Coudraie Crédits : Clémence Fulleda - Radio France
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A La Coudraie, les nouvelles constructions, qui vont porter de 608 à 900 le nombre de logements, ont donc été pensées avec et par les habitants. Tous les mardis, ils continuent de se réunir au 65 rue des Migneaux pour discuter aussi bien des problèmes du quotidien ou des aménagements futurs. Ils ont par exemple réussi à négocier avec le bailleur pour qu’il aménage 39 parcelles de jardins partagés. Ils ont aussi choisi le nom des rues et des logements. Il y aura ainsi une rue « Deephan » et un immeuble nommé « Palme d’or » pour rappeler que le film de Jacques Audiard primé à Cannes a été tourné ici ! Certains figurent même dans le film. Alors le cinéma, créateur de lien social en banlieue la banlieue terreau de cinéma ?

Dénicher les talents créateurs
C’est l’une des convictions de Cinémas 93. L'association a décidé de former, en partenariat avec Côté court, trois apprentis réalisateurs de la Seine-Saint-Denis. Le but : mettre en relation des cinéastes en herbe avec des parrains, des professionnels du cinéma, qui les accompagnent dans leur désir de création.

Léa Colin
Léa Colin Crédits : Clémence Fulleda - Radio France

Pour Léa Colin, chargée de mission création pour Cinémas 93, « il y a cet écueil des dispositifs où l’idée est de dire ‘vous êtes des jeunes de banlieue on va vous aider à faire des films avec des gens qui viennent de la banlieue’. Il y a comme une bulle qui se crée. Nous, nous essayons de décloisonner, de créer une mixité, une diversité, pour aller au-delà de ce qu’on voit habituellement dans le cinéma . »

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Se rassembler pour peser ? Le collectif "Pas sans nous"
A la Coudraie ou à travers le cinéma, les citoyens se donnent donc les moyens de créer ou d’agir pour avoir plus de pouvoir. C’est ce que Marie-Hélène Bacqué, sociologue, et Mohamed Mechmache, porte-parole du collectif AC LE Feu, appellent « l’empowerment » . Une notion qu’ils ont défendu dans rapport remis en juillet à Francois Lamy, alors ministre de la ville, rapport qui prônait notamment la création de conseils citoyens et la co-construction de la politique de la ville. Après la rédaction de ce rapport, ils ont décidé de fédérer les différentes initiatives citoyennes, et de créer le collectif « Pas sans nous », comme l’explique Marie-Hélène Bacqué.

Marie-Hélène Bacqué, sociologue, membre de "Pas sans nous"
Marie-Hélène Bacqué, sociologue, membre de "Pas sans nous" Crédits : Clémence Fulleda - Radio France

« Quand nous avons rendu le rapport nous avons décidé de mettre en marche cette proposition que l’on avait faite. Nous avions rencontré plus de 400 personnes, nous avons donc réunis ces associations et proposé de créer ce ‘syndicat des quartiers populaires’. Le but c’est d’influencer les politiques mais aussi développer des initiatives locales et réfléchir ensemble et construire une parole, diverse, des quartiers populaires ».

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Le collectif, qui veut aller au-delà de « la simple contestation », va prochainement proposer une évaluation indépendante des fameux conseils citoyens et aussi de créer un fonds d’initiative citoyenne.

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Il serait financé en ponctionnant 5% des réserves parlementaires, et cogéré par des citoyens et des associations. L’objectif : financer des contre-expertises mais aussi des campagnes conduites par des citoyens pour développer « la démocratie par le bas ». Les "Pas sans nous " sont d’ailleurs en train de réunir des signatures pour soutenir ce fonds et pour en faire un élément de débat dans la prochaine campagne présidentielle en 2017.

S’engager sur des listes citoyennes
Certains n’ont pas attendu cet argent pour se lancer en politique. Si Mohammed Mechmache s’est engagé avec Europe Ecologie les Verts, d’autres, comme Almamy Kanouté , ont lancé des listes citoyennes. En 2008, cet éducateur spécialisé décide de monter « Fresnes à venir », une liste citoyenne pour les municipales. Il recueille plus de 11% des suffrages et est élu au conseil municipal. Deux ans plus tard, il fonde avec des amis le mouvement citoyen Emergence, en s’inspirant de la liste des Motiv-é-e-s intiée par les chanteurs de Zebda à Toulouse pour les législatives puis les régionales où ils n’obtiennent que 0,42% des voix.

Almamy Kanouté, fondateur d'émergence et de REzus
Almamy Kanouté, fondateur d'émergence et de REzus Crédits : Clémence Fulleda - Radio France

Mais Almamy Kanouté reste mobilisé, convaincu que le temps passé dans la rue lui donne une légitimité pour avoir des responsabilités. Prochain objectif avec Emergence, non pas les régionales, qui demandent « trop de bras et d’argen t » pour mener campagne, mais les municipales de 2020. « A un moment donné on s’est dit, arrêtons de nous plaindre, faisons et proposons. Il est temps de se représenter nous-mêmes, de prendre la parole et de bouger ensemble », explique Almamy Kanouté. Bouger aussi contre les clichés, dont son affiche de campagne pour les législatives se moquait. « On veut montrer que les citoyens peuvent se représenter eux-mêmes et on veut être la voix de tous les citoyens. Pas seulement des quartiers populaires mais de tous ceux qui ne se sentent pas représentés par les partis politiques actue ls ».

Almamy Kanouté, fondateur d'Emergence

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Changer le regard sur les banlieues
Almamy Kanouté est aussi à l’origine de REZUS, RÉseau des Zones Utiles et Solidaires, une chaîne youtube qui veut, comme le Bondy Blog, raconter les quartiers populaires et faire entendre leur voix.

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« On vient nous tendre les micros alors qu’on peut diffuser nos reportages, nos films via internet, rien de nous empêche de le faire », explique-t-il. « C’est notre façon d’apporter une parole qui n’est pas suffisamment divulguée, entendue, pour casser tous ces reportages qui surfent sur les clichés. On ne dit pas que ca n’existe pas mais les téléspectateurs vont caricaturer les habitants des quartiers populaires et penser qu’on est d’accord avec le trafic de drogue ou les voitures qui brûlent. Nous on veut donner la parole à ceux qui ne sont pas d’accord avec ça et qui se battent tous les jours. »

Le vrai changement se situe peut-être là, dans un changement de regard qui pourrait conduire peut-être, à un véritable changement politique.

Et voici vos réactions sur les réseaux sociaux

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