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Chantiers STX de Saint-Nazaire

Quel avenir pour l’économie maritime en France ?

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La concurrence internationale, parfois déloyale à cause du dumping social, a fragilisé plusieurs secteurs de l’économie de la mer. La semaine dernière, la société de transport SNCM a été placée en redressement judiciaire et dispose de six mois pour trouver un repreneur.

Chantiers STX de Saint-Nazaire
Chantiers STX de Saint-Nazaire Crédits : Abdelhak El Idrissi - Radio France

**La concurrence internationale, parfois déloyale à cause du dumping social, a fragilisé plusieurs secteurs de l’économie de la mer. La semaine dernière, la société de transport SNCM a été placée en redressement judiciaire et dispose de six mois pour trouver un repreneur.

**A Saint-Nazaire, dernier grand chantier de construction navale civile de France, STX continue d’enregistrer des commandes pour fabriquer des paquebots, mais a confirmé un plan social pour son site de Lorient. Des dizaines de sous-traitants du constructeur ont disparu, fragilisés par les travailleurs détachés, venus d’autres pays européens.

**Les pêcheurs français s’inquiètent eux des quotas, en baisse, imposés par Bruxelles.

**Pour survivre, des entreprises du secteur diversifient leurs activités en se lançant dans les EMR (énergies marines renouvelables), telles que les éoliennes offshore, ou investissent dans l’innovation et les nouvelles technologies.

**Une mutation que tentent d’accompagner les pouvoirs publics.

**Un reportage d'Abdelhak El Idrissi.

Chantier STX, en décembre 2014
Chantier STX, en décembre 2014 Crédits : Abdelhak El Idrissi - Radio France

Des secteurs face aux défis de la mondialisation

Le secteur de la construction navale se porte bien, notamment dans le domaine civil.

STX France construit actuellement le plus gros paquebot du monde : Oasis 3, commandé par un groupe américain. Ce dernier a également commandé un autre paquebot de croisière Oasis 4.

Symboliquement, STX construira également, à partir de 2016, le nouveau paquebot « France » .

Son prédécesseur a été construit et inauguré en 1962 à Saint-Nazaire.

Mais derrière ces bonnes nouvelles, il y a la mutation de tout un secteur, confronté à la concurrence internationale, et à une activité annuelle en baisse.

Les effectifs de STX sont passés de 5.100 personnes en 2001 à 2.200 aujourd’hui selon Joël Cadoret, délégué CGT.

Joël Cadoret, de la CGT STX, en décembre 2014
Joël Cadoret, de la CGT STX, en décembre 2014 Crédits : Abdelhak El Idrissi - Radio France

Le rythme de construction a diminué selon la CGT : de cinq paquebots par an en moyenne au début des années 2000, contre un bateau et demi aujourd’hui.

Aujourd’hui, le carnet de commandes est plein et devrait assurer une activité jusqu’en 2018 au moins.

La situation était plus compliquée en 2012, avec un manque criant de commandes qui a débouché sur des périodes de chômage partiel pour 800 salariés.

Joël Cadoret de la CGT travaille depuis 22 ans chez STX à Saint-Nazaire : « ça a considérablement évolué, et pas dans le bon sens » . Car si l’activité subsiste c’est en partie grâce aux efforts consentis par les salariés en termes de rémunération et d’avantages. *« Les salariés sont la variable d’ajustement de _** la concurrence internationale » *_ :

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Construction du bateau Oasis 3
Construction du bateau Oasis 3 Crédits : Abdelhak El Idrissi - Radio France

La baisse d’activité de STX en 2012 et 2013 a également touché les 4 000 salariés qui vivent de la sous-traitance de l’entreprise. La période a été « désastreuse » selon un greffier du Tribunal de Commerce de Saint-Nazaire qui a prononcé de nombreuses liquidations judiciaires de PME qui vivaient en grande partie des commandes de STX.

Cédric Turcas, secrétaire général de la CGT Saint-Nazaire, en décembre 2014
Cédric Turcas, secrétaire général de la CGT Saint-Nazaire, en décembre 2014 Crédits : Abdelhak El Idrissi - Radio France

Mais selon le secrétaire général de l’union locale CGT de Saint-Nazaire, Cédric Turcas , les sous-traitants locaux ont également souffert de la concurrence étrangère. Dans certains secteurs de la construction navale, les contrats reviennent à des entreprises étrangères choisies pour leurs faibles coûts, assurés par les « travailleurs détachés » .

Selon le responsable syndical, « tout est bon pour rogner sur ce que le patronat appelle ‘le coût du travail’ » . A tel point que « 300 salariés du bassin de Saint-Nazaire, qualifiés en charpente et en soudure, sont au chômage (…). Certaines entreprises ont refusé de rentrer dans l’emploi de travailleurs détachés, et du coup, ont liquidé leurs entreprises car ils ne pouvaient pas répondre aux nouveaux marchés. Et d’autres patrons ont fait le choix d’organiser une filière de salariés détachés au détriment de l’emploi local. »

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Christophe Clergeau, premier vice-président de la région Pays de la Loire , ne partage pas ce constat de la sous-traitance en péril : « la sous-traitance ne va pas si mal que ça en Pays de la Loire » . Selon l’élu, lorsque des PME connaissent des difficultés, c’est parce qu’elles sont trop dépendantes d’un seul donneur d’ordres.

Christophe Clergeau, Premier vice-président de la région Pays-de-la-Loire
Christophe Clergeau, Premier vice-président de la région Pays-de-la-Loire Crédits : Abdelhak El Idrissi - Radio France

« Si vous êtes une PME qui depuis 20 ans travaille avec STX sur les mêmes choses au fur et à mesure, plus STX accroit sa pression sur les prix, moins vous pouvez résister et, petit à petit, vous vous délitez. Donc aujourd’hui, il y a un enjeu de mutation des PME industrielles par l’innovation, par la formation de leurs salariés et l’élévation de leur niveau de compétence (…). On pousse les entreprises à bien affirmer leurs spécificités. Quelle est leur technologie ? Quel est leur savoir-faire ? Pour pouvoir se présenter sur plusieurs marchés » .

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« On délocalise à domicile »

Autre secteur en difficulté : le transport maritime.

Cette semaine, la SNCM a été placée en redressement judiciaire. C’est le dernier épisode des difficultés de l’entreprise. En 2013, l’actionnaire majoritaire Transdev (Veolia et la Caisse des Dépôts) a tenté de vendre ses parts (66%), en vain. La même année, la commission européenne de la SNCM le remboursement de 440 millions d’euros d’aides publiques « indues » .

Face à cette situation, Transdev a exigé de la SNCM le remboursement de 104 millions de prêts. Dans l’incapacité de rembourser, le transporteur maritime s’est retrouvé en cessation de paiement.

Le nombre de navires de la compagnie est passé de 13 en 2001, à sept aujourd’hui.

Pixel Mer - La SNCM placée en redressement judiciaire
Pixel Mer - La SNCM placée en redressement judiciaire

Spécialisée dans les liaisons maritimes entre la métropole et la Corse, l’entreprise doit également faire face à la concurrence de "Corsica Ferries", qui navigue sous pavillon bis italien, et bénéficie donc d’un cadre social moins stricte que la SNCM.

Frédéric Alpozzo, CGT marin de Marseille
Frédéric Alpozzo, CGT marin de Marseille Crédits : Abdelhak El Idrissi - Radio France

*« Si la SNCM est dans cette situation c’est parce qu’il y a une compagnie, Corsica Ferries, qui est autorisée à travailler en France sous pavillon étranger. On n’a rien contre les étrangers, mais il s’agit de respecter la législation française dès lors qu’on travaille en France. Cette compagnie navigue sous pavillon de complaisance et donc utilise des salariés étrangers qui n’ont pas de droits, en détachement sur des activités régulières, ce qui est théoriquement illégal. Et c’est ce gouvernement socialiste qui légitime ce modèle » _dénonce** Frédéric Alpozzo, secrétaire CGT des marins de Marseille_* .

Il regrette également l’abandon d’une commande de nouveaux navires. La faute, selon lui, au gouvernement :

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Frédéric Alpozzo prévient : « Le potentiel maritime est immense, (façades maritimes, richesses humaines, savoir-faire), mais attention, à force d’abandonner des pans d’industrie, on perd des savoir-faire (…). C’est un outil de travail qu’on transfère. Vu le potentiel, on pourrait très bien développer une politique industrielle maritime qui générerait des dizaines, voire plus, de milliers d’emplois » :

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Les pêcheurs et les quotas de Bruxelles

Les pêcheurs Français, en tout cas les 2.000 marins des Pays de la Loire, ne subissent pas la concurrence dans leur secteur, fortement réglementé. Mais ils ont malgré tout manifesté cette semaine à Nantes, à l’occasion des Assises de la mer, pour demander des quotas de pêche moins contraignants.

José Jouneau, président du comité régional des pêches de Pays-de-la-Loire
José Jouneau, président du comité régional des pêches de Pays-de-la-Loire Crédits : Abdelhak El Idrissi - Radio France

*« Il est de plus en plus difficile d’être pêcheur aujourd’hui en France (…) à cause de toutes les réglementations européennes qui ne sont pas forcément adaptées » _assure** José Jouneau, président du comité régional des pêches et des élevages marins des Pays de la Loire_* .

Il dit comprendre la nécessité des quotas, même s’il trouve que pour certaines espèces, le seul principe de précaution ne devrait pas prévaloir. Il appelle à plus de dialogue avec les pêcheurs, et que ces derniers soient intégrés à la démarche de fixation des quotas pour que soient pris en compte « les aspects sociaux-économiques » et pas seulement halieutiques.

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La diversification comme solution

Pour les pêcheurs, l’amélioration de leurs conditions de travail passe par une inflexion de la réglementation.

Pour l’industrie, telle la construction navale, d’autres solutions sont envisagées. Ainsi, depuis 2010, STX France s’est lancé sur le marché des EMR : les Energies Marines Renouvelables.

Sur son site de Saint-Nazaire, l’entreprise a investi 18 millions d’euros pour se doter d’une unité de construction de pans d’éoliennes offshore.

Le secteur des EMR est en plein développement. L’Etat français devrait rapidement lancer un troisième appel d’offres pour l’implantation d’éoliennes au large des côtes françaises. STX espère pouvoir fournir différentes pièces aux consortiums ayant remporté les précédents appels d’offres, et même à des entreprises étrangères.

STX et les EMR, en décembre 2014
STX et les EMR, en décembre 2014 Crédits : Abdelhak El Idrissi - Radio France

« Ici, on va tester le marché » *explique* Patrick Pirrat, expert industriel aux chantiers navals STX . Et en fonction des résultats, l’investissement de STX pourra « monter à 60, 80 voire 100 millions d’euros d’ici cinq à dix ans ».**

Car le secteur est potentiellement très rentable : « C’est un des enjeux de la diversification vers les EMR : ce sont des grosses structures, comme dans la construction navale, donc la possibilité de mutualiser les moyens, les infrastructures est là. Il y a des économies potentielles. Il faut maintenant vérifier et démontrer au marché que nous sommes un acteur essentiel qui va pouvoir jouer son rôle dans les EMR ».

Comme dans tout investissement, il y a une part de risque :

C’est un pari industriel. On fait cet investissement (18 millions d’euros) alors qu’on a aucune commande en carnet

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La nouvelle unité de production destinée aux EMR devrait être opérationnelle au printemps 2015.

Mais une telle annonce n’est pas forcément une bonne nouvelle pour les syndicats de STX :

« Le problème de l’activité EMR (pour STX) c’est qu’on n’a pas une vision claire et nette. Sur le bassin de Saint Nazaire, on n’a aucune offre d’emploi concrète. On ne dit pas non à une diversification aux EMR, ça peut être un secteur porteur, mais il faut voir dans quelles conditions. Notre inquiétude : STX a été un laboratoire de la sous-traitance en cascade. Est-ce que le secteur EMR s’inscrit dans ce schéma là ? Dans ce cas, quelle activité cela va apporter en plus ? » se demande Cédric Turcas, le secrétaire général CGT à Saint-Nazaire :

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Et l’environnement ?

Le développement du secteur maritime français n’est pas seulement économique.

Elodie Martinie-Cousty, de France Nature Environnement, en décembre 2014
Elodie Martinie-Cousty, de France Nature Environnement, en décembre 2014 Crédits : Abdelhak El Idrissi - Radio France

La composante écologique est de plus en plus intégrée dans les projets. Rarement par philanthropie, souvent par obligation légale. Peu importe, seul le résultat compte pour *Elodie Martinie-Cousty, pilote du réseau « océan, mer et littoraux » au sein de France Nature Environnement _:** « Les entreprises françaises prennent conscience des enjeux écologiques, maintenant en effet, on sent bien que sur un marché globalisé, les questions environnementales sont obsolètes, dans la mesure où quand la France et l’Europe décident d’un cadre restreignant, et que ce n’est pas le cas ailleurs, les entreprises peuvent se sentir freinées ». *_

La militante écologiste aimerait maintenant que les investissements soient décidés « en fonction de leurs coûts environnementaux et pas seulement économiques ».

L'association France Nature Environnement reste également vigilante sur certaines annonces de Manuel Valls concernant l’exploitation d’hydrocarbures en mer ou sur la localisation des champs d’éoliennes offshore :

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Pixel Mer - STX
Pixel Mer - STX Crédits : Vincent Groizeleau

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