LE DIRECT

Quelle place pour les dessinateurs de presse ?

4 min

Huit mois après l’attentat contre Charlie Hebdo, le Mémorial de Caen organise ce vendredi les 5es rencontres internationales du dessin de presse. L’événement, prévu en avril dernier, avait été reporté pour des raisons de sécurité. L’occasion de se demander si le statut des dessinateurs a changé

Maxppp

Huit mois après l’attentat contre Charlie Hebdo, le Mémorial de Caen organise ce vendredi les 5es rencontres internationales du dessin de presse. L’événement, prévu en avril dernier, avait été reporté pour des raisons de sécurité. L’occasion de se demander si le statut des dessinateurs a changé depuis le mois de janvier. Un reportage d’Abdelhak El Idrissi.

« Il nous faut parler et expliquer notre métier. »

Pixel dessin de presse - Corinne Rey, "Coco"
Pixel dessin de presse - Corinne Rey, "Coco" Crédits : Abdelhak El Idrissi - Radio France

Huit mois après l’attentat, l’équipe de Charlie Hebdo occupe toujours les locaux du quotidien Libération, gardés par un important dispositif policier. Ce mercredi 9 septembre, la Une de Charlie Hebdo (n°1207) est signée Coco.

Corinne Rey, de son vrai nom, a survécu à l’attaque de janvier dernier. « On essaie de reprendre une vie normale. Il y a encore des choses à régler » , explique-t-elle.

Dès qu’un stylo lui tombe sous la main, la dessinatrice noircit une feuille de petits personnages tout en rondeurs.

Elle est entrée à Charlie Hebdo en tant que stagiaire il y a huit ans.

Aujourd’hui, en plus de l’hebdomadaire, elle collabore avec Les Inrocks, L’Humanité et Vigousse, un journal satirique suisse.

Je ne me sens pas un symbole, sinon une dessinatrice qui a encore plus envie aujourd’hui de faire ce métier, suite à ce qui s’est passé », assure Coco. Disons qu’avant tout ça, je savais pourquoi je faisais ce métier : critiquer, dénoncer, donner des coups de poings dans la gueule, de manière graphique. Mais aujourd’hui, au regard de ce qui s’est passé, on a encore plus envie de combattre tout obscurantisme : que ce soit des extrémismes religieux, ou politiques.

La dessinatrice reconnaît que tous les dessinateurs de presse ne sont pas forcément dans le même état d’esprit : « après les attentats, on a contacté des gens (pour rejoindre Charlie). Certains ont refusé de venir parce qu’ils avaient peur, ils avaient des familles. Il y avait de la part de certains une appréhension. La mort nous collait à la peau. Mais on ne peut pas dresser un état général. Certains ont eu peur, certains continuent de dessiner » .

Pixel dessin de presse - La dessinatrice Coco
Pixel dessin de presse - La dessinatrice Coco Crédits : Abdelhak El Idrissi - Radio France

En tout cas, Coco dit avoir pris conscience de l’importance des journaux satiriques et des dessinateurs de presse.

« Il nous faut parler et expliquer notre métier. Bien souvent, les dessins ne sont pas compris. Ils sont lus littéralement d’une manière assez idiote et complètement au premier degré. Ça fausse notre propos. Ça fausse tout en fait. On ne va pas dire aux gens d’acheter un cerveau mais il faut qu’ils lisent les dessins avec leur yeux, pas avec leur cul » :

Écouter
6 min
Écouter

Des propos prononcés la veille d’une polémique suscitée par un dessin de Chaunu (Ouest France). Ce dernier a reçu de nombreuses critiques et des menaces suite à la publication d’un dessin mettant en scène le jeune Aylan, enfant syrien mort en mer après avoir tenté de rejoindre la Grèce avec sa famille.

Le dessin de Chaunu
Le dessin de Chaunu

« Je traite le dessin non pas avec mon style humoristique, mais avec un style poétique, très épuré, uniquement en noir et blanc. Il n’y aucun cynisme, il n’y a pas de gag. Le seul élément ajouté, c’est ce cartable ».

Face aux réactions à son dessin, Chaunu regrette que désormais « la caricature a été emportée par le tsunami de la haine contre Charlie (Hebdo) ».

Il répond par téléphone à Mathieu Laurent :

Écouter
5 min
Écouter

Le coup de crayon de Zep avec son Titeuf pris par la guerre a aussi beaucoup fait réagir cette semaine. Entretien et décryptage ici.

Retenir son crayon ou mener le «combat » ?

Quel doit être le rôle du dessinateur de presse face à la multiplication des critiques sur leur travail et d’un rejet pouvant aller jusqu’à la violence ?

Pixel dessin de presse - Guillaume Doizy
Pixel dessin de presse - Guillaume Doizy Crédits : Abdelhak El Idrissi - Radio France

Cette question récente se pose surtout depuis la publication des caricatures de Mahomet, selon l’historien Guillaume Doizy.

« Depuis son origine au 16e siècle, la caricature politique a une visée polémique » , rappelle le spécialiste du dessin de presse et de la caricature.

Mais aujourd’hui, les dessins de presse ne sont plus seulement réservés au public, plutôt restreint, des abonnés aux différents journaux satiriques. Ils se retrouvent, grâce à internet, à l’autre bout du monde, offerts aux yeux d’un public dont *« les codes ne sont pas les mêmes * ». Guillaume Doizy note que dans l’Histoire :

La place de la caricature a été de nombreuses fois profondément modifiée. Par des crises, des guerres, des révolutions... Depuis le 7 janvier, il y a aussi une modification profonde, mais qui est plus d’ordre symbolique : sur le regard que la société porte sur la caricature plutôt que sur la place qu’a la caricature dans les médias et dans la presse papier. De ce point de vue là, ça n’a pas beaucoup changé.

Et l’une des questions nouvelles suscitées par l’affaire des caricatures, et par l’attentat de janvier, c’est celle de « l’éthique de l’engagement du dessin amateur. Quel sens ? Quelles limites posées à ce métier ? »

Selon l’historien, il existe deux approches. La première, symbolisée par Plantu et son association « Cartooning for peace » , plaide pour la retenue afin de « ne pas jeter de l’huile sur le feu » et de « mettre le dessin au profit du rapprochement entre les peuples ».

Mais d’autres dessinateurs, comme ceux de Charlie Hebdo, ont toujours fait valoir la fonction première du dessin de presse : « le combat » .

En continuant de caricaturer Mahomet, ils estimaient « faire grandir la société, en refusant la sacralité des images et en refusant de se soumettre à la loi religieuse » vue comme une régression.

Pixel dessin de presse - Dessin de Boll
Pixel dessin de presse - Dessin de Boll

On est dans une société qui est de moins en moins polémique d’un point de vue polémique, mais de plus en plus à fleur de peau sur tout un tas d’autres sujets qui paraissent anodins par rapport aux grands enjeux de la société, mais qui suscitent des frustrations ou des réactions hostiles.

Écouter
6 min
Écouter

*« C’est un métier en danger »
*

Pixel dessin de presse - Kianoush Ramezani
Pixel dessin de presse - Kianoush Ramezani Crédits : Abdelhak El Idrissi - Radio France

A l’occasion des 5es rencontres internationales du dessin de presse au Mémorial de Caen, le dessinateur Kianoush Ramezani viendra présenter son association « Esquisses unies pour la liberté ».

Son but : venir en aide aux dessinateurs en exil.

Kainoush Ramezani est exilé à Paris depuis plusieurs années, ne pouvant plus rester en Iran.

_A mon avis, l’existence de Charlie Hebdo est le symbole de l’existence d’une liberté totale. Et ça me plaît. Même si Charlie Hebdo n’est pas dans mon goût. (...) Mais c’est très important pour un pays qui représente la liberté dans le monde.
_

Le dessinateur considère que désormais « le danger existe partout : en Europe, au Moyen Orient, en Afrique. Et les dessinateurs de presse sont toujours les premières cibles. On est provocateurs, c’est vrai. C’est à nous de savoir comment utiliser cette arme, ce pouvoir » :

Écouter
5 min
Écouter
Pixel dessin de presse - Jacques Boll, dit "Boll"
Pixel dessin de presse - Jacques Boll, dit "Boll" Crédits : Abdelhak El Idrissi - Radio France

« La perception que les gens ont de notre travail a changé mais ils ne savent toujours pas ce que nous faisons , nuance le dessinateur Boll. Ils ont la délicieuse sensation, quand ils fréquentent un dessinateur de presse, d’avoir une espèce de ‘Jean Moulin’ sous la main. Ce qui n’est absolument pas le cas » .

Le dessinateur, « carte de presse 62 077, j’y tiens » va plus loin en expliquant que :

Les dessinateurs de presse ne sont pas indispensables... mais nécessaires.

Écouter
7 min
Écouter

*« Le dessin de presse est l’objet d’une guerre »
*

L’historien Guillaume Doizy partage en partie cette analyse : « Ce ne sont pas des héros, les dessinateurs. Même s’ils utilisent le dessin de presse comme une arme de combat, ils n’ont pas un bazooka dans la main. Ils ont juste leur crayon qui leur permet, en direction de leurs lecteurs et uniquement de leurs lecteurs, de réfléchir de manière un peu provocante à un certain nombre de sujets. C’est tout » .

Et s’il existe bien une bataille autour du dessin de presse elle « dépasse totalement les dessinateurs » :

Écouter
5 min
Écouter

*« Si les journaux ouvraient leurs portes aux dessinateurs »
*

Les dessinateurs de presse sont confrontés à d’autres problèmes, moins symboliques que la lutte pour la liberté d’expression, mais tout aussi importants : assurer un avenir au secteur.

Pixel dessin de presse - Catherine Sinet
Pixel dessin de presse - Catherine Sinet Crédits : Abdelhak El Idrissi - Radio France

« Les journaux satiriques ont beaucoup de mal à vivre et les dessinateurs ont beaucoup de mal à vivre » constate Catherine Sinet, rédactrice en chef de Siné Mensuel. Ce n’est pas une presse qui est destinée à un très grand public. Qui dit grand public dit modération. Et dans la presse classique quotidienne, hebdomadaire, il y a très peu de dessins parce que les régies publicitaires, les annonceurs n’aiment pas trop le dessin de presse » .

Retour sur les nombreuses difficultés d’un secteur en sursis :

Écouter
5 min
Écouter

Sur Twitter, nous avons sollicité plusieurs dessinateurs qui ont pris le temps de répondre et de dialoguer avec nous, et entre eux. Voici comment ils voient leur métier, et les difficultés inhérentes à leur profession :

Pixel dessin de presse - Maurice Sinet, Siné
Pixel dessin de presse - Maurice Sinet, Siné Crédits : Abdelhak El Idrissi - Radio France

Siné Mensuel a publié au début du mois de septembre son 45e numéro. Un record de longévité si l’on en croit son fondateur, Maurice Sinet, dit Siné. Ancien journaliste de Charlie Hebdo, Siné a mis de côté le « passif » avec ses anciens camarades pour publier un hors-série intitulé « Achetez Charlie » .

Fidèle à sa réputation, il qualifie malgré tout Charlie Hebdo de « mauvais journal » et ajoute que «* l'union sacrée n'a jamais existé * »** autour de Charlie.

Sur le secteur de la presse satirique, Siné explique :

On a failli fermer la boutique, donc on a fait appel aux dons, on a pleuré, on s’est mis à genoux. Comme il ne nous fallait pas beaucoup d’argent pour sortir la tête de l’eau, on a réussi à faire deux, trois numéros. Mais on allait quand même fermer. Et puis ce malheureux événement de janvier est arrivé. Les gens qui n’achetaient pas Charlie se sont mis à l’acheter, et on en a profité.

*« Le dessin d’humour, c’est pas la joie. »
*

Siné est fataliste sur l’avenir de son journal. La fin de l’effet Charlie ? Ça va venir ,* répond celui qui a aujourd’hui 87 ans. A plus ou moins brève échéance on est destinés à disparaître » .

Car l’équilibre du journal est très fragile, et chaque numéro vendu compte :

Si on ne vend que 15.000 (exemplaires) on est foutus. Là, on vend 25.000 actuellement, on est bien. Si on vend 20.000 on est ric-rac, et si on vend 15.000 on meurt.

« Ce n’est pas un métier d’avenir, ajoute Siné. Ça n’a jamais bien marché en fait. On a un succès d’estime mais on a tous du mal à gagner notre croute. Il faut en faire des tonnes (pour pouvoir en vivre). Il y a peu de gens qui réussissent à vivre de ça. C’est vraiment un boulot de chien. Dans l’esprit des gens, on les amuse, ça les fait bien rire, mais ça ne va pas beaucoup plus loin ».

Pixel dessin de presse - A la rédaction de Siné Mensuel (2)
Pixel dessin de presse - A la rédaction de Siné Mensuel (2) Crédits : Abdelhak El Idrissi - Radio France

Dans le hors-série « Vive la chienlit », Siné raconte ses aventures de jeunesse. On y apprend qu’il a été graphiste en Algérie pour la Sonatrach, la société gazière nationale. « J’ai toujours bien mieux gagné ma vie à faire autre chose que du dessin (de presse) » :

Écouter
6 min
Écouter

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......