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Quels modèles pour la vente de livres numériques ?

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A la page, au chapitre, à l’infini : comment lit-on à l'heure du numérique ? Alors que les usages changent avec le numérique, le secteur du livre cherche encore ses modèles économiques, de distribution, de rémunération des auteurs. Et les géants comme Amazon n’en finissent pas de venir le bousculer. Mais le livre peut-il adopter les mêmes stratégies que les autres industries culturelles ? Par Catherine Petillon, avec vos réactions.

livre numérique
livre numérique Crédits : Vincenzo de Bernardo - Fotolia

Entendra-t-on un jour demander «quel chapitre as-tu lu récemment ? » La page est-elle en passe de devenir la nouvelle unité de lecture - et donc d'achat ? Après six mois de concertation, la Médiatrice du livre, Laurence Engel, vient de conforter les nouvelles offres d'abonnement en streaming. Certaines reposent sur un prix à la page. Et depuis le 1er juillet, Amazon rémunère ses auteurs – c’est-à-dire ceux qui s’auto-éditent sur la plateforme, sans passer par un éditeur- non pas aux ventes de livres, mais au nombre de pages.

Streaming Cette mise en conformité des offres intervient alors qu'après le cinéma (Netflix), et la musique (Deezer, Spotify), les abonnements en streaming tentent une percée dans le monde du livre. Quelques start-up françaises - Youboox, Youscribe, Izneo - proposent depuis quelques années des offres de ce type. Mais c'est celle du géant Amazon, « Kindle illimité », arrivée en décembre dernier, qui a mis le feu aux poudres. Non-conforme à la loi, avait retoqué la médiatrice du Livre, Laurence Engel, dans un rapport remis à la Ministre de la Culture Fleur Pellerin en décembre dernier. Car il y a une différence de taille avec les autres secteurs culturels. En France, l’industrie du livre est régulée par le prix de vente. Et c’est l’éditeur qui le fixe, comme le rappelle la loi de 2011 sur le livre numérique. (Ce texte adapte au monde numérique la loi Lang sur le prix unique du livre.) C'est donc la notion d'illimité qui posait problème. Les acteurs ont été priés de revoir leur copie. Seul le principal visé, Amazon, fait à ce jour toujours silence sur ses intentions. Les start-up françaises ont, elles, modifié leurs offres - sans pour autant avoir à contraindre les lecteurs, estime Laurence Engel, médiatrice du Livre. Ses explications :

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Ce que propose Youboox, lancé en 2012, c’est de télécharger une application sur téléphone ou tablette. Elle permet d’accéder aux livres de ses 230 éditeurs partenaires - essentiellement dans le domaine de la science-fiction, de la romance, des guides pratiques. Une version gratuite permet de lire les ouvrages, à condition d’être connectée au web et de supporter des pubs en bas de page. L'abonnement mensuel à 9,9 euros les fait disparaître.

« Nous avons 750.000 utilisateurs, la moitié hors de France », précise Hélène Morillon. A l'issue de la concertation, l'entreprise a modifié la présentation de son offre, et proposé aux éditeurs de fixer un barème à la page. La limitation du nombre de pages lues par abonnement payé sera ensuite collective et non individuelle. Autrement dit, il y aura une péréquation entre les grands et petits lecteurs.

Hélène Mérillon, cofondatrice de youboox
Hélène Mérillon, cofondatrice de youboox Crédits : CP - Radio France

Nous avons proposé aux éditeurs de définir un prix de location. Cela permet d'établir un prix par page. A nous ensuite de nous assurer que les abonnements couvrent la totalité du nombre de pages lues par la communauté des abonnés

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«Chez Youboox, chaque page est payante. Pour les éditeurs, c'est une manière de valoriser les extraits, le feuilletage. Les lecteurs découvrent des livres, et les éditeurs et les auteurs gagnent de l'argent », souligne Hélène Mérillon. L'heure n'est plus vraiment à «un livre, un pri x », plutôt à «un bout de livre, un prix ».

Une tendance et des pratiques qui vous interpellent, comme vous nous l'avez dit via les réseaux sociaux : D'un côté, une grande résistance du livre et de ses modèles économiques. De l'autre, on voit un monde qui cherche d'autres modèles. Parmi eux, les plateformes de streaming qui émergent. Elles ont encore peu nombreuses, mais pour Françoise Benhamou, enseignante à Paris XIII et spécialiste de l'économie de la culture, cela fait partie des usages qui vont se développer. Et«cela heurte le monde du livre avec ses modèles économiques qui sont à mille lieues du streaming . On a souvent dit que le livre n'est pas un bien culturel comme les autres. Du coup, le rapport au streaming est différent mais je ne crois pas pour autant qu'il faille le nier ».

Françoise Benhamou
Françoise Benhamou Crédits : CP - Radio France

Le streaming est encore faible dans le monde du livre, mais pour autant on aurait tort de le négliger.

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Des auteurs à la page ?
Ces derniers mois, les livres de Thomas Piketty, Eric Zemmour ou encore Valérie Trierweiler ont été des best-sellers. Mais pour les centaines de milliers d'ouvrages vendus, bien peu de lecteurs. Seuls 7,3% d'entre eux sont venus à bout du livre de Zemmour, Le Capital du XXIe siècle a perdu plus de 90% de ses lecteurs en cours de route C'est en tout cas ce qu'avait révélé une étude de Kobo et dont la presse s'était alors largement fait l'écho. Que deviendront les auteurs de ce type d'ouvrages si, à l'avenir, ils sont rémunérés aux nombre de pages lues ? Changeront-ils leurs sujets ? Leur manière d'écrire ? En tout cas, ce modèle de rémunération pourrait se développer à en juger par les différentes tentatives de monétiser la lecture.

Paiement à la page lue. Et le phénomène pourrait grimper d'un cran avec l'entrée dans la danse d'Amazon. Depuis le 1er juillet, c'est ainsi que le géant du web rémunère les milliers d'auteurs auto-édités sur sa plateforme. « C'est un moyen de pression économique inédit sur les auteurs. Et cela pourrait avoir des conséquences sur l'écriture même, et donc sur la prégnance de tel ou tel genre littéraire, comme sur les relations entre auteurs, éditeurs et lecteurs », estime Olivier Ertzscheid, chercheur en sciences de l'information, et auteur de l'excellent blog Affordance sur la vie numérique.

Si le système s'installe, cela pourrait orienter des auteurs vers des genres qui ne sont pas les leurs, et cela change la relation triangulaire entre auteurs, éditeurs et lecteurs. (...)

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On va vers du salariat algorithmique . Olivier Ertzscheid

Les algorithmes sont-ils les éditeurs de demain ?
«Nous ne vendons pas des livres, nous vendons de la découverte », résume en un slogan Hélène Morillon, responsable de Youboox. Au coeur de son modèle, il y a la recommandation. « Chez nous, elle est en partie humaine : une personne choisit des livres à mettre en avant sur le site, mais elle est surtout possible grâce aux algorithmes . »

Comme tout le monde numérique, le secteur du livre voit grandir le pouvoir donné aux algorithmes. «Les données de lectures donnent à des opérateurs comme Amazon la possibilité de savoir quelle page lue, combien de temps passées sur une page. Autant de données dont ne bénéficient d'ailleurs pas les auteurs . Et que deviennent les droits du lecteur, rappelés par Daniel Pennac, comme celui de sauter des page s ? ».

Olivier Ertzscheid , chercheur en sciences de l'information :

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De son côté, la Commission européenne a ouvert le 11 juin dernier une enquête sur certaines pratiques commerciales d’Amazon en matière de distribution de livres numériques. Le géant du Net est soupçonné de pratiques anticoncurrentielles.

Inventer de nouveux modèles
De nouveaux acteurs qui entrent sur ce marché, des usages et une réglementation en évolution : tout cela pousse le monde l'édition à s'adapter au monde numérique comme ont commencé à le faire avant lui les autres secteurs culturels.

Claire Deslandes, responsable éditoriale, Editions Bragelonne
Claire Deslandes, responsable éditoriale, Editions Bragelonne Crédits : Radio France

Si les gros éditeurs continuent de freiner, faute de modèle économique viable qui s’impose, les plus petites maisons font partie des plus actives et inventives.

Les éditeurs de littérature de genre – comme la science- fiction, la Fantasy, la romance - ont vite vu le potentiel que représentait pour eux le livre numérique.

C'est le cas des Editions Bragelonne : le livre numérique représente désormais 15% de leur chiffre d'affaires.

« La première étape a été de numériser notre catalogue, puis nous avons créé des contenus spécifiques – des feuilletons, des formats courts », précise Claire Deslandes, responsable éditoriale.

Les éditions ont désormais deux collections "primo numériques", c'est-à-dire qui n’existent qu’en ce format, ou alors qui sont imprimés à la demande.

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Mais « le plus souvent, on assiste à une adaptation dans le monde numérique des modes de fonctionnement du papier », estime Françoise Benhamou. **Françoise Benhamou, spécialiste de l'économie de la culture : **

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Un marché en essor **
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Les lecteurs de livres numériques, études 2015 du Syndicat national de l'édition Crédits : capture d'écran

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** Si les Français ont globalement acheté un peu moins de livres l’an passé (-0,6% en 2014), le livre numérique est lui en bonne forme. Le nombre de lecteurs est en augmentation, même si en valeur le marché reste faible.

Les livres numériques se sont nettement mieux vendu l'an passé ( 18% en valeur, 13% en volume) pour représenter 2,3% du marché global en valeur (2,8% en volume).

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